Qu'est-ce qu'un paradoxe?
       
       
         
         

Isabelle Cohen

      Pyrrhon,

Si Epiménide le crétois peut dire sans rougir que tous les crétois sont menteur, pouvez-vous me dire, sans blêmir, ce qu'est un paradoxe?

Merci de votre mansuétude,

Isabelle Cohen
         
         

Pyrrhon

      Madame Isabelle Cohen,

On a dit des sceptiques qu'ils étaient aporétiques (c'est-à-dire "embarrassés"). Et l'idée qui vous est venue de m'interroger au sujet du paradoxe est pertinente, perspicace même.

Lorsque le Crétois Epiménide a déclaré que les Crétois sont menteurs, il n'a pas rougi me dites-vous. Personnellement je n'en sais rien: je n'étais pas là. Mais en me disant qu'il n'a pas rougi, voulez-vous dire qu'il a su mentir avec aplomb ou que c'est sa sincérité qui a préservé son visage des marques de la honte? d'une manière générale, comment faites-vous pour départager ceux qui disent ce qui leur semble vrai de ceux qui disent ce dont ils ne sont pas sûrs et de ceux qui disent ce qu'ils savent faux? La question est d'importance. Car s'il apparaissait que nous avons tout lieu d'être aussi circonspect à l'égard de ce que dit tout un chacun - vous ou moi par exemple - que nous le sommes vis-à-vis d'Epiménide, nous accroîtrions sans conteste la difficulté des rapports humains. En fait, communément, nous faisons confiance à certains, moins à d'autres, en fonction d'appréciations incertaines. Ainsi, Epiménide lui-même porte-t-il peut-être sur ses compatriotes une appréciation sincère - fusse-t-elle fausse -: nous ne le saurons jamais avec certitude.

Si Epiménide avait été Eléate, auriez-vous été portée davantage à le croire lorsqu'il dit que les Crétois sont menteurs? Vous vous seriez retrouvée devant une antilogie à peine moins évidente. Ou les Crétois détiennent tous et seuls le mensonge et les non Crétois en sont exempts, ou ils n'en détiennent qu'une partie et, dès lors, ils ne sont plus aussi menteurs que ça. Lorsque l'on dit «Callias est beau» dans le sens qu'il possède «toute la beauté », il est seul à l'avoir toute et si c'est dans le sens partiel, il n'est plus tout à fait beau. Aristote avait tourné la difficulté en parlant de l'appartenance d'un prédicat à un être et en évitant la totalité prédicative d'acception spatialisée. À une totalité de composition, il oppose une totalité fermée, qualitativement exhaustive. Mais le subterfuge coûte à l'aristotélisme de ne plus pouvoir recomposer une totalité d'un autre type.

En parlant du paradoxe, vais-je blêmir? d'effroi? De rage? Assurément pas. Non que je ne puisse ressentir jamais l'effroi ou la rage, mais parce que «ma règle est droite». Elle est «droite», car ne penchant ni d'un côté, ni de l'autre, n'inclinant ni vers le «oui»ni vers le «non». Puisque je ne juge pas, la vérité que j'indique est autre que celle qui a son lieu dans le jugement. Les paradoxes verbaux, tel celui illustré par la parole d'Epiménide, ou les apories dont Zénon d'Elée usa pour confondre les pythagoriciens (Achille et la tortue, la flèche, le stade, etc.) ne me troublent donc aucunement. La vraie vie réclame l'abstention, le non-jugement, le silence. Le paradoxe est le produit d'un effort fait pour mesurer des choses immesurables. C'est une incongruité réjouissante, car elle témoigne de la vanité du savoir.

Rien ne vaut que notre humeur, aussi égale que possible, soit si peu que ce soit altérée. Je me la souhaite au beau fixe, toujours au beau fixe, tel un perpétuel beau temps.

Je vous la souhaite de même.

Pyrrhon

 

       

 

       

Isabelle Cohen

      Merci Pyrrhon,

Si je vous comprends bien vous optez pour le paradoxe amusette d'atrium. Essayons autre chose: VIVRE C'EST MOURIR. QUI NE MEURT, NE VIT. Voilà qui est à la fois paradoxal et factuel. Qu'en faites-vous?

Merci de votre générosité,

Isabelle Cohen
         
         

Pyrrhon

      Madame Isabelle Cohen,

Le paradoxe: une amusette? Parfois, sans doute. Mais il peut être aussi autre chose.

Lorsque Zénon d'Elée "démontre" que le mouvement n'existe pas, il fait avant tout le procès de ceux qui - croyant rendre les choses intelligibles - divisent ce qui ne fait qu'un. Le paradoxe est en l'espèce un argument ironique qui dit mieux les faiblesses des thèses pythagoriciennes que le poème de Parménide lui-même.

Le paradoxe du menteur, quant à lui, n'est que le produit d'une rencontre entre le sens d'une assertion («il y a un cas de menteur») et un locuteur mal placé pour la proférer («c'est celui qui le dit qui l'est»). Quand il est usé de cette phrase dans la vie sociale, nous savons que celui qui dit «Je mens» signifie qu'il a ou qu'il va dire quelque chose qu'il croit être faux, et non qu'il est en train de mentir pendant qu'il dit «Je mens». Il est quelquefois fait état de paradoxes de ce genre pour tenter de démontrer la fausseté d'une thèse, ce qui me paraît être un bien faible argument qui fait grief à la thèse de difficultés liées aux faiblesses du langage. Ainsi, à ceux qui prétendent que «Tout est relatif» certains opposent que l'assertion a un caractère absolu qui en établit la fausseté. c'est évidemment un argument peu recevable, car il est tiré parti du fait que "absolu" et "relatif" sont généralement présentés comme un couple d'opposés, alors même que la thèse «Tout est relatif» ambitionne précisément de définir autrement le champ de ce que l'on peut appeler relatif.

Mais il y a également des paradoxes qui témoignent de l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de penser quelque chose que nous éprouvons pourtant le besoin de penser. Il en va ainsi, par exemple, de l'infini. Il est tout aussi impossible de penser que le monde est fini (qu'y a-t-il derrière la fin?) que de penser qu'il est infini (comment cela peut-il ne pas s'arrêter?) Je suis frappé par la facilité avec laquelle certains de vos contemporains nient en pratique ce genre de paradoxe, par exemple en présentant ce qu'on appelle le "big bang" comme l'origine du monde, sans sembler préoccupés par l'origine du "big bang" lui-même.

On m'avait dit - lorsque je suis arrivé sur le site "Dialogus" - que votre époque était sceptique. Je trouve personnellement qu'elle l'est bien peu, dès lors qu'il s'agit d'être privé de certitudes. Par contre, s'il faut entendre par là le fait de croire que les hommes sont souvent menteurs, alors effectivement votre époque est sceptique.

«Vivre c'est mourir. Qui ne meurt, ne vit» me proposez-vous.

Il s'agit bien d'un paradoxe du même genre que celui du menteur. Si je privilégie le sens sur le mot à mot, je dois bien admettre que cela veut dire que ne peut accéder à la vie que ce qui est déjà destiné à la mort. En l'occurrence, pourtant, je suis personnellement tenté de penser que le paradoxe tient avant tout dans le fait de voir un paradoxe là où il n'y en a pas. (1) L'identité proclamée entre le vivre et le mourir ne choque que ceux qui n'ont pas conscience du fait que vivre et être mort, c'est la même chose. Vous me répondrez tout de suite que "mourir" et "être mort", ce n'est pas la même chose. Expliquons-nous.

Si les choses ne sont pas connaissables, ce n'est pas parce que nous n'en saisissons pas l'être, masqué par l'apparence, mais bien parce qu'il n'y a pas d'être. Notre ignorance n'est donc pas ignorance, car il n'y a rien à ignorer, puisqu'il n'y a rien à connaître. Il n'y a que l'apparence, pure et universelle. Ce qui est en relation avec l'apparence, ce n'est pas la connaissance, c'est la vie. Et ce dont témoigne l'apparence, c'est de l'universalité de la mort. Voilà pourquoi, vivre, c'est à la fois être mort et mourir, c'est à la fois ne pas être et venir sans cesse à l'idée de ne pas être. Marcel Conche le dit bien mieux que moi: «· nous vivons dans le présent insaisissable où ce qui apparaît n'était pas, ne sera plus, n'est pas. Mais, dira-t-on, "pour apparaître, il faut être". Oui, mais que signifie "être"? Et si "être" ne signifie RIEN DE PLUS qu'apparaître? Ne faire qu'apparaître/disparaître, est-ce encore être? Si tout ne fait que chatoyer un moment, que dire? Rien n'EST, car il n'y a, en tout et pour tout, qu'un présent qui s'écroule sans rien laisser, ou des traces qui, un jour, à leur tour, inexorablement, s'effacent.»(2)

Pyrrhon.

(1) Ce qui m'incite à croire que vous n'avez pas choisi ce paradoxe par hasard.
(2) "Pyrrhon ou l'apparence", PUF, Perspectives critiques, 1994, p. 271.