Qu'est-ce que la vérité?
       
       
         

Anonyme

      Vous semblez convaincu que «la vérité et la vie ne font quâun» (cf. l'échange de courriers intitulé «Kant sceptique?»). Mais, en même temps, votre scepticisme vous conduit à nier la possibilité d'un vrai savoir.

Ne s'agit-il pas là d'une position quelque peu schizophrène? Dans le fond, qu'est-ce que la vérité?

Un admirateur sceptique.
         
         

Pyrrhon

      Ô admirateur (bien inspiré d'être sceptique), salut!


Permettez-moi de commencer par rappeler la distinction entre la vérité proférée par l'homme sincère et la vérité coïncidant avec le réel.

C'est ce qu'à votre époque on appellerait vérité subjective et vérité objective. Rien n'exclut qu'un homme très sincère, c'est-à-dire un homme disant le plus souvent possible "la vérité", soit aussi un homme qui se trompe énormément et qui, par conséquent, énonce rarement "une vérité". À l'inverse, rien n'exclut non plus qu'un homme très menteur, c'est-à-dire un homme qui dit très rarement "la vérité", soit un homme particulièrement lucide et qui, par conséquent, énonce de temps à autre "une vérité". Si cette distinction est assez banale, elle mérite néanmoins d'être rappelée, car elle est à l'origine d'une confusion fort répandue, bien faite pour obscurcir la problématique de la vérité. Nombreux sont ceux, en effet, qui s'autorisent des formules du genre "À chacun sa vérité", "Il n'y a pas une vérité, mais plusieurs", etc., pour laisser entendre qu'il n'y aurait d'autre vérité que celle que l'on doit à la sincérité. Si rien n'interdit à quiconque d'adopter pareille position, il faut bien admettre qu'elle ne sera cohérente que si elle implique un renoncement définitif à la science et à la philosophie, c'est-à-dire à ces efforts qu'elles représentent l'une et l'autre de dire le vrai du réel.

Je suis très intéressé par le problème de la sincérité. Il s'agit effectivement de savoir si le mensonge (auquel chacun succombe selon un rythme propre et au gré des questions en cause) nous est ou non profitable. Bien qu'aucune règle absolue ne me semble justifiée, je suis enclin à croire que le mensonge se met difficilement au service de la vertu. Et pour autant que la sincérité n'ait pas pour but exclusif de satisfaire l'orgueil, je la préfère au mensonge. Si le bonheur est d'un côté, n'est-il pas du côté de celui qui a le courage de dire ce qui lui semble vrai? Je suis enclin a apporter à cette question la même réponse que Diogène, à cela prêt que je répugne à dire lorsqu'il convient de taire.

Mais je suis au moins aussi intéressé par le problème de la vérité - l'autre, celle du réel. Car je pense effectivement que la vérité et la vie ne font qu'un. Avant même de me préoccuper du bonheur, je me vois confronté à la question de la vérité et je ne puis imaginer un chemin vers l'ataraxie qui aurait fait l'impasse sur cette question.

Prenons l'exemple d'Epicure. Sa préoccupation première est le bonheur. Mais, conscient qu'une vision erronée du réel (tels les superstitions) pourrait rendre le bonheur impossible - ne fût-ce qu'en raison des peurs et des égarements qu'elle suscite -, il s'applique à construire une "théorie" du réel.(1) Je suis prêt à reconnaître qu'il le fait souvent avec le souci prudent d'exclure les erreurs avant même d'affirmer les vérités. Il n'en reste pas moins dogmatique en ce qu'il affirme vrai ce qui n'est pas démontré tel. Sa cosmogonie est illusoire en ce qu'elle se croit vrai; elle l'est aussi en ce qu'elle croit qu'elle en dit assez pour en être quitte avec la question de la vérité.

Ma propre position est avant tout qu'il faut une position sur la vérité. Je ne peux me satisfaire d'ignorer la question, même si nombreux sont ceux qui se contentent d'une cohérence qui se limite à une part très circonscrite du réel. Combien d'hommes d'action ne mobilisent-ils leurs facultés intellectuelles que pour les seules questions dont dépend la réussite de ce qu'ils entreprennent? Combien d'hommes de science ne limitent-ils pas leur curiosité aux problèmes dont leurs méthodes leur semblent pouvoir rendre raison? Combien de philosophes, combien de gens ne confient-ils pas à des dogmes (incertains et incomplets) le soin de répondre pour eux aux questions qu'ils se posent?

Il faut une position sur la vérité. Mais la chose n'est pas aisée. Comme le dit Diderot: "Quand on vient à comparer la multitude infinie des phénomènes de la nature avec les bornes de notre entendement et la faiblesse de nos organes, peut-on jamais attendre autre chose de la lenteur de nos travaux, de leurs longues et fréquentes interruptions et de la rareté des génies créateurs, que quelques pièces rompues et séparées de la grande chaîne qui lie toutes choses?(2) Encore est-ce s'illusionner peut-être que de croire que les choses pourraient être liées par une grande chaîne. Ou à tout le moins de croire que les mots "grande chaîne" seraient aptes à dire le rapport qui existe entre les choses. À moins que ce ne soient "les choses" qui représentent une expression infirme du vrai.

Comment passer outre les mots en ce qu'ils disent toujours que les choses SONT, alors qu'elles PASSENT; en ce qu'ils séparent en même temps ce qui est un et regroupent derechef ce qui est distinct? Quand je suis devant un frêne, le fait de croire que je suis devant cette variété d'arbres à la pointe desquels brûle le feu jupitérien m'occulte le fait que je ne suis pas devant n'importe quel frêne (n'importe quel frêne n'existe pas!), mais devant ce frêne là, unique, définitivement unique, aussi bien dans son apparence spatiale que dans sa durée inextensible. Quand je suis devant un homme que je ne connais pas, le fait de croire que je suis devant un quidam (un quidam n'existe pas!) m'empêche de voir que je suis devant cet homme là, unique, irrémédiablement unique, aussi bien dans la spécificité de son passé, de sa mémoire, que dans l'altérabilité de son apparence et de ses pensées.

Comment dire la vérité sans se référer à la totalité? Quand je dis ce que je crois vrai, ne suis-je pas en train de dire quelque chose dont la vérité n'est que relative? Et toute vérité relative ne témoigne-t-elle pas davantage de l'impotence du langage que d'un attribut du réel?

En raison, je suis amené à dire que, de toute chose, je puis dire qu'elle n'est pas plus qu'elle n'est pas, ou qu'elle est et n'est pas, ou qu'elle n'est ni n'est pas.(3) Je ne puis en effet incliner davantage vers son être que vers son non-être. Seule son apparence est vraie. Derrière son apparence, il n'y a rien que je puisse dire vrai, il n'y a rien à savoir.

Suis-je schizophrène? S'il s'agit de signifier par-là que j'aurais perdu le contact avec la réalité, je suis enclin à croire au contraire que, non seulement j'en suis très proche - je suis au contact immédiat de l'apparence, sans l'intermédiaire illusoire d'une théorie -, mais encore que c'est à ma raison - toute bancale soit-elle - que je le dois.

Et cette position qui est mienne à l'égard de la vérité, me dit ce que je dois savoir de la vérité. Elle me permet de vivre sans écart avec la vie. Elle me condamne au silence, à l'aphasie, puisqu'elle ne m'autorise pas à dire, ni même à penser, ce qu'est ce qui paraît. Mais, au travers de cette aphasie, elle me place sur le chemin de la sérénité, de l'égalité, de l'inébranlabilité.

Fasse que vous sachiez aussi votre incapacité à savoir (4) et qu'elle vous apporte l'ataraxie!

Pyrrhon.


(1) Cf. ses "Lettre à Hérodote" et "Lettre à Pythoclès"
(2) In "Pensées sur l'interprétation de la nature".
(3) Disjonction, contradiction, exclusion.
(4) Comme le Socrate de l'"Apologie", lorsqu'il interprète l'oracle de Delphes.
         
         

Anonyme

      Un grand merci Pyrrhon!

J'entends bien votre raisonnement. Mais comment comprendre alors que vous ayez pu accepter d'être le prêtre du temple d'Hadès? Fûtes-vous un faux prêtre qui se moquait des croyances auxquelles son office devait son existence? Ou partagiez-vous les certitudes de la religion, au risque d'être plus dogmatique que sceptique?

L'admirateur (de plus en plus sceptique).
         
         

Pyrrhon

      Ô admirateur (moins convaincu que jamais), salut!

Votre question trahit un rapport à la religion caractéristique - je crois - des religions monothéistes, tout particulièrement de la religion chrétienne.

Ce qui m'aurait empêché d'être chrétien (si je n'avais vécu avant Jésus), c'est essentiellement l'exigence d'une attitude vertueuse permanente que cette religion postule. J'aime la vertu et je pense qu'il faut être vertueux; mais pas tout le temps. La vie ne pose pas continûment des problèmes moraux. La plupart du temps, je peux vivre comme j'en ai envie, sans me préoccuper de vertu ou de vice. À certains moments, je suis confronté à un choix qui comporte un aspect moral: c'est alors que je me dois d'être vertueux en faisant le choix qui convient.

Les chrétiens, quant à eux, veulent pratiquer la vertu en permanence, minute après minute. Leurs pensées doivent elles-mêmes rester vertueuses en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et, comme l'explique si bien Montaigne (1), ils n'y arrivent évidemment pas! Mais d'essayer suffit à les incliner vers un comportement dont les connotations morales sont omniprésentes, ce qui n'est pas sans conséquences. D'une part, ils se sentent obligés de porter sur leurs épaules les malheurs du monde - ce qui est fort lourd! D'autre part, ils moralisent à tour de bras, y compris ce qui ne mérite pas de l'être.

Le christianisme est une religion de l'échec. Elle réclame de ses adeptes qu'ils aiment leur prochain. Or, c'est impossible. Nul ne peut aimer indifféremment les autres, tous les autres, car aimer, c'est préférer. Et je ne puis commander à mes sentiments autrement qu'en me montrant insincère, ce qui est la manifestation d'un manque d'amour.

Les Grecs (de mon époque) ne confondaient pas morale et religion. Le culte des dieux était avant tout un culte civique au travers duquel l'appartenance à la Cité était magnifié. Et ce n'est pas un hasard si l'athéisme proclamé (l'affirmation arrogante de l'inexistence des dieux) n'est apparu qu'à une époque où la Cité était en déclin. Mais le respect du culte n'impliquait pas nécessairement la croyance. Ainsi, peu de Grecs croyaient à une vie après la mort, ce qui n'empêchait pas le culte d'Hadès (à Elis).

Il m'a été demandé d'être prêtre au Temple d'Hadès, car ma vie fut jugée vertueuse. Je n'en éprouvai aucune fierté; la fierté est rarement légitime. Mais, d'être ainsi apprécié, j'en ressentis de la joie. Ajouterais-je que le culte d'Hadès m'était particulièrement cher, puisqu'il rappelait à la Cité et à tous ceux enclins à être vaniteux que vivre et être mort, c'est la même chose.

Crois-je aux dieux? Je suis sceptique, assurément. Mais je suis cependant prêt à approuver Eschyle lorsqu'il écrit: "Quand un mortel s'emploie à sa perte, les dieux viennent à l'y aider."(2)

Pyrrhon.

(1) Cf. les premières pages de l'Apologie de Raymond Sebond.
(2) in "Les Perses".