Limites |
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| Mon cher Pyrrhon, Votre pensée de la remise en cause systématique est intéressante mais totalement négative. Elle vous empêchera toujours de vivre (si vous pensez vivre). N'avez-vous pas parfois l'envie de vous dire que certaines choses sont certaines???? J'ai aussi une deuxiême question: Peut-on vivre sans aucune certitude??? Je vous laisse sur ces mots. Pierre |
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| À Pierre, salut! Vis-je? Et vous-même, vivez-vous? Vivez-vous plus que moi? J'ai eu l'occasion de lire chez Anatole France (un auteur que l'on affirme sceptique) une phrase que je vous livre: «Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idée qu'elle nous donne de je ne sais quoi, qui n'est pas elle». Voilà un éloge du rêve qui montre assez, me semble-t-il, que la saveur de la vie n'est pas nécessairement dans le réel. Et vivre peut sans doute autant consister à jouir des apparences qu'à se convaincre d'être. Mais l'essentiel de votre question est bien sûr de savoir si l'on peut vivre sans certitude. Et je vous dirai à ce sujet que je ne suis pas de ceux qui pensent que l'on puisse renoncer à chercher la certitude. Il y a en moi -et sans doute chez beaucoup d'autres- un ardent besoin de savoir, une envie irrépressible de vérité. Le fait est que la conviction qu'aucune certitude n'est accessible est elle-même quelque chose comme une certitude, une certitude suffisante pour servir de levier aux forces que l'on dépense à vivre. Il est étrange que vous ressentiez le besoin de qualifier ma pensée de «totalement négative», comme si l'incertitude face au réel était assimilée à sa négation, ou comme si le réel ne valait plus rien dès lors qu'il n'est pas expliqué. J'ai eu l'occasion de bavarder quelquefois avec des croyants qui étaient vos contemporains et j'ai rencontré chez eux cette même propension à qualifier péjorativement l'absence de foi en l'affirmant négative. C'est, il faut bien le dire, une attitude quelque peu pléonastique qui revient à faire de ce à quoi il faut croire un préexistant au choix délibéré. Car si ce à quoi le croyant croit est évident, où est le mérite de croire? Et s'il n'est nul mérite à croire, en quoi le non-croyant démérite-t-il? Il ne me paraît pas convaincant que, pour m'inciter à croire, l'on reproche à mon absence de foi de nier ce qu'il faut croire. Je préférerais nettement que l'on me montre plutôt ce que, jusqu'à présent, je n'ai point vu. Le tourment de ceux qui enragent à faire partager leurs certitudes n'a d'égal que l'ataraxie qui s'offre à ceux qui ne tranchent pas. Pyrrhon |