Les sceptiques modernes |
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| Pyrrhon, C'est un grand plaisir que de vous connaître. Je brûle de vous poser une question depuis des lustres. Que pensez-vous, depuis votre position antique mais fraîche et tranchée, des vues des grands sceptiques modernes. Je pense à l'empirisme anti-spéculatif de Hume, et à l'agnosticisme de Kant. Je suis tout à fait conscient de commettre ici un anachronisme multi-millénaire et j'en fais in petto amende honorable. Mais en tant que rédacteur en chef de DIALOGUS, je suis honoré de vous annoncer que si ces dignes héritiers de votre lumineux baguenaudage ontologique échappent à votre connaissance, nous nous ferons un honneur et un plaisir de vous tuyauter à leur sujet et de recueillir à chaud les gemmes de vos réactions. René Pibroch, dit Chapeau-Bas |
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| Chapeau bas, Chapeau-Bas! Kant sceptique! Pourquoi pas Hegel, tant que vous y êtes ! Si Kant est sceptique, je suis dogmatique, assurément! Mais, me direz-vous, laissons là toutes ces pages, écrites par distraction. Ce qui compte, câest quâil ait savouré la vie, quâil ait atteint lâataraxie. Voilà un homme qui a su oublier toute ligne de conduite, tout devoir, toute morale: un homme qui sâest laissé aller à lâarbitraire de ses impulsions! Sans foi, ni loi, ni heure, il se levait quand bon lui semblait et courait le guilledou si lâenvie lui en venait. Et heureux qui comme Emmanuel a fait de longs voyages! Ses élèves et ses disciples ne se sont-ils pas révélés sans jugement, sans inclination dâaucun côté, inébranlables comme de bons sceptiques? Vous parlez de son agnosticisme. Ouais. Saint Anselme et Descartes aussi étaient agnostiques, puisque, pour prouver lâexistence de Dieu, ils ont dû opter pour une attitude de recherche et de doute1, cette pose «zététique» (qui est aussi une pause) que lâon attribue souvent ÷ hélas ÷ aux sceptiques. Et lorsque Kant affirme que la preuve physico-téléologique nous guide vers un auteur intelligent du monde dont la preuve morale produit la conviction de lâexistence, il atteste quâil a dâabord dû adopter une posture agnostique (ce dont témoigne La critique de la raison pure). Mais à ce compte là, même les catholiques les plus fervents qui récitent le credo pendant la messe sont agnostiques, puisquâils proclament continûment leur foi en raison de lâhypothèse quâà tout moment ils pourraient la perdre· Pour ce qui est de Hume, câest différent. À certains égards, il mérite probablement dâêtre appelé sceptique. Mais de quel scepticisme sâagit-il? Je serais tenté de le rapprocher de Sextus Empiricus, évidemment (le club des empiristes!). Lorsque Hume énonce que «les relations sont extérieures à leurs termes», ne serait-il pas en train de remuer la même idée que Sextus quand celui-ci écrit que, «puisque nous avons montré que toutes choses sont relatives, de toute évidence nous ne pouvons dire ce quâest chaque objet par sa propre nature et absolument, mais ce quâil apparaît en relation avec quelque chose»? Seulement voilà: ce scepticisme là que Sextus mâattribue nâest pas le mien. Il y est question dâapparences des étants, de lâévidence de ces apparences et dâun doute qui plane sur les étants. Or, jâadmets volontiers les apparences, mais rien de plus: ni étants, ni doute à leur propos. Bref, laissez-moi vous détromper: ces deux-là, Hume et Kant, ne sont pas mes héritiers. Dâailleurs, pour avoir des héritiers, encore faut-il avoir quelque chose à léguer. Et je nâai rien à léguer, surtout pas les dogmes dâune quelconque sagesse. Je laisse ça au jeune Epicure2. Quant à mon «lumineux baguenaudage ontologique», je trouve lâéloge hardi. Quâen savez-vous? Qui vous a raconté que je baguenaudais, de manière lumineuse de surcroît? Si je nâai pas pris la peine dâécrire quoi que ce soit, ce nâest pas pour mâentendre accuser de frivolité, fusse-t-elle lumineuse. Ironie? Bon sang, mais câest bien sûr! Chapeau bas, Chapeau-Bas! Pyrrhon. ----- 1 Câest le «dubito, ergo Deus est» de Descartes. 2 Pour tout vous dire, jâenrage quâEpicure ait tenté de convaincre mon bon Nausiphane lorsque celui-ci est allé lâécouter à Téos. |