f.saillen@bluewin.ch
écrit à

   


Pyrrhon

     
   

Le scepticisme en doute

    Pyrrhon,

Si j'ai bien compris, vous faites partie des philosophes dits «sceptiques». Vous mettez en doute tout ce qu'on vous dit. (N'hésitez pas à me dire si j'ai tort...) Mais avez-vous cette même position vis-à-vis de vous-même? Mettez-vous en doute jusqu'à votre propre existence, vos propres pensées,et même cette pensée qui vous fait douter de tout?

Bien à vous,
Florence



En usant du mot «douter», vous posez que j'imposerais à la pensée de ne pas croire ce qui lui est soumis et, par voie de conséquence, ce qu'elle pense d'elle-même. Ce qui devrait rapidement me conduire à l'aporie du doute du doute. Mais plutôt que de mettre en doute ce qui m'est proposé, j'incline à refuser de pencher pour quelque proposition que ce soit, celle qui m'est soumise comme celle qui lui est contraire. Il n'y a aucune raison de choisir de deux partis l'un plutôt que l'autre.

Ai-je cette position vis-à-vis de moi-même? Autrement dit, comment puis-je agir de quelque façon que ce soit alors que j'ignore ce qui me motive à agir? Mais tout simplement en suivant mon désir. Qui d'ailleurs agit autrement? Si les choix que l'on fait et les décisions que l'on prend devaient être justifiés absolument, on serait voué à la paralysie. Car il n'y a pas de fondement possible de l'action. Celle-ci n'a d'autre racine que l'arbitraire.

Je ne puis fonder en raison le fait d'agir comme ceci plutôt que comme cela. Et face à plusieurs possibilités d'action, la raison ne peut que me dicter l'indifférence: rien n'est, ni ne vaut; tout ne fait que paraître et rien ne se cache derrière l'apparence. Mais néanmoins, un choix se fait en moi, un choix qui ne doit rien à la raison, car je ne suis pasque raison, loin s'en faut.

Pourquoi agir, alors? Admettons que je convienne que, face à l'indifférence des raisons, je considère la question pertinente. Une autre surgit alors immédiatement: pourquoi ne pas agir? pourquoi rester immobile? Il y a en moi une impulsion qui me pousse par moment à agir, à d'autres moments à me tenir coi. Agir ou ne pas agir, le choix est arbitraire. Mais je ne puis renoncer à ce choix, car ce renoncement resterait un choix. Alors je suis ma pente sans vaine justification. Et je ris volontiers, même si quelquefois je pleure, de voir tant d'hommes prétendre agir pour de bonnes raisons tandis que toutes ces bonnes raisonsentraînent tant de malheurs et de souffrance.

Pyrrhon




Pyrrhon,

Je vous remercie pour votre réponse. Ma question d'ailleurs, n'étaitpas si facile que cela.

En vous lisant, je me pose une question. Où est donc la motivation de votrevie, la vraie, celle qui fait avancer? Vos propos:

«Rien n'est, ni ne vaut; tout ne fait que paraître et rien ne se cachederrière l'apparence»

Comment faites-vous pour rester en vie, où sont le plaisir et l'innocence? J'aurai tendance à dire qu'avec un raisonnement pareil, je serai au fond du bac, en pleine dépression. Mais, paradoxalement, je comprends et je vis en partie ce que vous dites là. Néanmoins, ayant compris le Tragique de nos existences, je me reporte sur les joies simples, éphémères, le plus souvent possible. Celles qui me font sourire, et oublier pour un moment ce que ma lucidité m'a fait découvrir. Me comprenez-vous? Il faut savoirêtre bon avec soi, car dans le cas contraire, personne ne le sera pour nous.

Encore une chose. Si j'ai bien compris, tout est un choix, que l'on agisse ou pas.Y voyez-vous cependant une exception?

Parlons, voulez-vous.

J'ai besoin de l'avis et de l'expérience d'un Maître tel que vous.

Florence



À Florence, salut!

À ceux qui affirment ne pas pouvoir vivre sans motivation, j'ai envie de demander si ce n'est pas la vie elle-même qui les amène à se poser la question et si, par conséquent, ils ne confondent pas cause et effet. Je vis. Même si j'ignore ce qu'est vivre, je vis. Et je n'ai nul besoin d'une motivation pour continuer de vivre. Il m'en faudrait sans doute une grande pour poser l'actepar lequel je mettrais fin à ma vie.

L'idée que ma vie est éphémère n'y change rien. Car l'idée que je puisse vivre sans fin n'est guère plus réjouissante. Vivre, c'est être mort, c'est-à-dire être sans destinée. Ce qui peut rendre la vie amère, ce sont les déceptions qu'engendrent les illusions. Si je me persuade que je sais, je me condamne à déchanter tôt ou tard. Aussi, je me garde bien des certitudes, des espoirs et des projets. Je vis. Et je savoure la seule chose qui peut être savourée: la vie;car la mort pourrait se révéler sans saveur.

On ne peut prétendre aimer la vie, pas plus qu'on ne peut prétendre la haïr. Car aimer ou détester suppose des comparaisons. Et la vie est sans comparaison. De même, la vie est sans mode d'emploi, car personne ne peut justifier un choix qui surpasserait tout autre choix. Le sage est sans doute celui qui ne se pose pas en modèle, celui qui, par exemple, vit «les joies simples et éphémères» susceptibles de le faire «sourire». Des sages de cette sorte, il en est plein le monde; vous en êtes. Et ils ne se donnent pas le nom de philosophe. Oublient-ils ce que la lucidité leur a fait découvrir? Ils peuvent parfois le croire. Et pourtant, la véritable lucidité n'est-elle pas d'accepter que ce qu'ils souhaitent oublier participeencore de l'illusion?

Le plaisir? Mérite-t-il que l'on en cherche la valeur? Il y a à votre époque un auteur qui séduit beaucoup; il se prétend philosophe; et il se proclame partisan d'un «hédonisme solaire»; il s'appelle Michel Onfray. Je constate qu'il dépense énormément d'énergie pour se répandre en méchancetés (voir ce qu'il dit par exemple de Rousseau ou de Sartre dans «Le ventre des philosophes») et pour dénoncer toutes sortes de complots séculaires fomentés par ceux dont les idées ne rejoignent pas les siennes. Il prétend que le monde est plongé dans l'ignorance, ce qui n'est pas faux, mais il attribue cet état de fait à la perfidie de ceux qui croient à la réalité des idées. Alors que, ose-t-il prétendre, il n'est permis de croire qu'à la matérialité des choses. Ô! présomptueux phraseur! Où donc est le plaisir dans ce permanent règlement de compte? Il s'y mêle tant d'aigreurs, tant d'animosité, tant de prétentions, que l'hédonisme vanté finit par ressembler à une invitation à la douleur et à l'agressivité. Du matérialisme ou de l'idéalisme dont il parle, je ne puis choisir la position la plus adéquate aux choses. Voilà d'ailleurs un choix auquel on pourrait aisément opposer une myriade d'autres. Et il est assez naïf de croire que le vrai et le faux puissent se condenser dans cette unique alternative. Abandonnons donc l'ambition de définir le plaisir. Quand il estlà, apprécions-le!

Quant à l'innocence, ne sommes-nous pas portés à désigner par ce mot cette vertu spontanée de l'enfant qu'aucune intention méchante n'effleure? Si nous renoncions dès l'enfance aux certitudes, à toutes ces indurations de l'esprit que génèrent le savoir et l'entêtement dans le savoir...? Peut-être alors resterions-nous innocents. Ce serait un choix, le choix de cesser de choisir. Un choix quand même, mais un choix qui n'a rien d'exceptionnel: nous n'en aurions pas le mérite, seulement les bénéfices,peut-être.

Pyrrhon



Pyrrhon,

Tu as tout à fait raison. La vie en elle-même ne comporte ni sens, ni motivation. Elle EST, tout simplement. J'ai tendance à l'oublier trèssouvent.

Tu dis: «Et pourtant, la véritable lucidité n'est-elle pas d'accepterque ce qu'ils souhaitent oublier participe encore de l'illusion?»

Quand je parle de lucidité, je pense à la fragilité très concrète de nos existences. Et ce fait même s'est inscrit dans les tréfonds de mon être. Comment pourrais-tu dire que c'est une illusion? Bien au contraire, c'est la réalité! Normalement, si on observe bien une personne, sans en faire non plus une généralité, on s'aperçoit que le temps de la jeunesse est le temps de l'espoir, des projets, de l'allant. Avec les années, tout ceci s'atténuera et cette même personne s'apercevra du chemin qu'elle suit, celui de la vieillesse, de la déchéance, de la mort. Bizarrement, mon expérience personnelle (j'ai 23ans) m'a projetée très rapidement dans cette dernière phase. Alors, je me sens quelque peu a contrario de mes congénères. Pyrrhon, penses-tu que l'on puisserevenir en arrière de cela?

Louis Aragon, un poète qui a vécu au 20e siècle disait: «Il y a plusieurs manières de se tuer: l'une est d'accepter absurdement de vivre.»Qu'en dis-tu?

Au plaisir de te lire,

Florence



À Florence, salut,

Notre existence est-elle fragile? Plus fragile que quoi? Moins fragile que quoi? Existe-t-il une aune de la fragilité? La permanence des choses et des êtres est peut-être rendue fragile par le changement qui sans cesse les affecte.N'est solide que ce qui est immobile.

Souhaiterions-nous être immobiles? Sans doute pas. Si nous regardons notre insignifiance comme une réalité, alors nous sommes probablement encore dans l'illusion. Car l'insignifiance est une notion qui, pour avoir un sens, réclame de la signifiance. S'il est impossible d'accorder la moindre signification à quoi que ce soit, l'insignifiance ne veut rien dire. Elle est aussi une illusion,dans la mesure où elle est le miroir de la signifiance.

Si Aragon a voulu dire qu'accepter de vivre en acceptant l'absurdité des choses équivalait à mourir, je ne peux que l'approuver. Mais je crains qu'il ait plutôt voulu dire que vivre exigeait un sens sans lequel on courait le risque de ne plus compter parmi les vivants. Le sens qu'il attribuait aux choses, c'était une foi communiste dont je crois savoir qu'elle a conduit des dizaines de millions d'hommes à une mort involontaire et prématurée. Je n'ai pas l'ambition de disposer du moindre savoir, moins encore de connaître le sens de la vie. Et par-dessus tout, pas plus que je ne souhaite imposer mes illusions aux autres, je n'aimerais que quiconque m'impose les siennes. Mais Louis Aragon figuresur le site de Dialogus: interrogez-le donc!

Il faut se garder de prendre pour un signe de maturité le fait de penser comme un vieux, a fortiori de craindre la mort comme un vieux. Il n'y a pas d'âge pour comprendre que vivre ou mourir, c'est la même chose. Et pour comprendre que la crainte de la mort ne repose que sur des illusions. Vivant déjà, nous ne sommes rien. Mort, nous ne serons rien de moins. Mais se précipiter vers la mort, c'est croire orgueilleusement que la vie n'est pas ce que nous serions en droit de réclamer qu'elle soit. Elle est ce qu'elle est, avec ses saveurs.Rien ne presse pour en connaître d'autres, s'il en est d'autres...

Pyrrhon



Pyrrhon, Salut!

J'ai très bien compris ce que tu m'expliques là, et je m'aperçois que c'est très vrai. Tu as une manière de réfléchir et de remettre en cause ce que personnellement, et je le regrette, je n'ai pas «en réflexe». Je m'aperçois aussi que j'ai mes petites certitudes et que je m'y baigne confortablement. Cette façon d'agir a néanmoins quelques avantages, dont le principal est d'éviter la souffrance éternelle de la remise en question et de l'instabilité que génère un telraisonnement.

Il y a cependant une chose que j'aimerais que tu précises. Tu parles très souvent d'illusions que nous nous faisons. Pourrais-tu me dire auxquelles tu penses?Sur quelles illusions reposent la peur de la mort?

Pour la phrase d'Aragon, il est évident qu'il parle du sens qu'il faut donner à sa vie, et non de se contenter de la vivre sans se poser de questions. Pour lui, le sens a été, malheureusement ou heureusement, je ne sais pas et je ne me permettrais pas de juger, le communisme. Pour moi, le sens, je ne l'aipas encore trouvé, alors je cherche, je cherche sans cesse.

À bientôt cher Pyrrhon
Florence

P.S. J'espère ne pas trop t'embêter avec mes questions. Si c'étaitle cas, dis-le moi!


À Florence, salut!

Il ne serait pas de mauvaise méthode de prendre pour illusoire tout ce que nous sommes amenés à prendre pour vrai. Car la vérité des choses ne nous est pas donnée. Il faut la chercher. Et généralement la chercher sans la trouver. Nombreux sont ceux qui acceptent sans sourciller les données de leurs sens, les jugements de leur conscience, les opinions de leurs semblables. Ceux-là vivent dans l’illusion.

La mort est effectivement l’objet d’illusions. Elle est vue comme un moment de regret, de perte, de privation. Or, elle n’est rien de tout cela. Seul le vivant peut regretter, peut ressentir une perte, peut se sentir privé. Mais, vivant, il n’a aucune raison de regretter la vie, puisqu’il la possède. Et mort, il ne la regrettera plus.

Pyrrhon