Le quotidien
       
       
         
         

richemethot@moncourrier.com

      Pyrrhon,

À quoi ressemble la vie quotidienne d'un penseur comme vous, dans la Grèce antique? Travaillez-vous? Vous promenez-vous de village en village, parlant ici et là à qui veut bien vous entendre, demandant ici et là un gîte et une assiette? Vous arrive-t-il de croiser vos semblables, c'est-à-dire d'autres penseurs de votre époque? Êtes-vous consulté à l'occasion par les dirigeants politiques?

Merci de répondre à mes questions,

R. Methot
         
         

Pyrrhon

      À R. Methot, salut!

Je ne vais vous faire aucune révélation: ma déontologie me l'interdit.

J'ai refusé aux historiens et autres chercheurs de votre époque toute interview visant à les renseigner sur ce qu'ils ignorent de moi. Pour quelle raison? Peut-être simplement pour ne pas perturber l'inexorable caducité des choses. Le temps doit venir à bout de tout souvenir, de toute trace de mon existence. Laissons le sereinement faire. Il y parviendra de toute façon.

Dans ces conditions, il serait indélicat de ma part de profiter de ma présence sur le site "Dialogus" pour modifier ce que chercheurs et érudits de votre temps pensent savoir de moi.

Cela dit, je puis vous préciser que, depuis mon retour d'Asie, ma vie quotidienne est à la fois paisible et pleine d'imprévus. Je m'occupe de mes élèves, bien sûr, mais je vaque aussi souvent aux travaux ménagers et je ne déteste pas m'occuper d'élevage et de culture. Ma fonction de grand-prêtre au temple d'Hadès réclame aussi du temps. Mais lorsque l'envie me prend d'aller à Pétra, ou ailleurs, je ne diffère pas d'un instant mon départ, quitte à surprendre mes proches. Bref, je me laisse guider par la vie.

Les érudits de votre époque laissent entendre que j'ai bien connu Callisthène, Anaxarque et Onésicrite lors du périple asiatique et que, auparavant, j'aurais peut-être écouté Aristote et rencontré Diogène. Et, bien sûr, que j'ai enseigné à Timon et à Nausiphane. Pour le reste, permettez-moi de rester discret.

«Êtes-vous consulté à l'occasion par les dirigeants politiques?» me demandez-vous. Pensez-vous que dans l'Antiquité, davantage qu'à votre époque, les hommes politiques appliquaient vraiment d'autres conseils que des conseils politiques? J'ai rencontré Alexandre. Il aimait beaucoup la conversation des philosophes et appréciait énormément les vers d'Homère. Mais c'était aussi un homme qui voulait transformer le monde. Et pour un pareil dessein, il faut sans doute bien plus de détermination que de sagesse. J'ai eu de même - vos érudits le supposent - d'intéressantes conversations avec Antigone Gonatas, devenu roi de Macédoine alors que j'avais quelque 89 ans. Pensez-vous que ce "roi-philosophe" prit pour autant de meilleures décisions politiques? Et si oui: qu'est-ce qui permet d'en juger?

Mais vous voulez peut-être savoir si j'ai moi-même pris parti dans les querelles politiques de mon temps. Pro-macédonien? Anti-macédonien? Pour le "dêmos"? Pour les oligarques? La question est à ce point controversée - elle l'était déjà à l'époque romaine - que, pour les raisons déontologiques déjà citées, je ne pourrais - si vous en êtes curieux - que vous exposer les arguments fournis à l'appui des différentes opinions sur le sujet.

Pyrrhon.