La vérité
       
       
         
         

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      J'ai une question fondamentale: est-il vrai que l'on puisse dire: «À chacun sa vérité?»

Merci de bien vouloir y répondre.
         
         

Pyrrhon

      Salut!

On peut vouloir dire plusieurs choses différentes par l'expression «À chacun sa vérité».

Ainsi, il peut simplement s'agir d'une évocation de la diversité des opinions et des jugements. Le fait que j'entretienne la conviction que telle chose est vraie ne signifie pas qu'elle le soit, mais uniquement que je la considère telle. Celui qui nourrit la conviction inverse a donc sa propre «vérité», distincte de la mienne.

Il peut aussi s'agir d'évoquer les croyances les plus profondes, celles auxquelles se subordonnent généralement les opinions et les jugements. En ce cas, la vérité dont il est question est celle (révélée, dogmatique ou autre) qui fonde le comportement. Pour apprécier la différence, je citerais volontiers Lamennais (Lettres inédites? à la baronne Cottu, 1829, p. 207) qui écrivait: «Ne confondez pas la foi avec la conviction». La conviction est l'acte de l'esprit qui adhère à ce qu'il voit ou croit voir. La foi est l'acte de la volonté qui se soumet, souvent sans conviction, quelquefois contre la conviction même, à ce qu'une raison extérieure et plus élevée déclare vrai. «De vérités de cette sorte, il en existe autant que de religions et de philosophies».

Il peut s'agir encore, bien que cela soit moins proche du sens littéral de l'expression, d'une référence à l'idée qu'il n'y aurait d'autre vérité que celle que nous livre notre subjectivité. Dès lors qu'il est postulé que le réel serait inexistant ou inaccessible, il en découle que ce que chacun croit en savoir est propre à sa manière de l'imaginer.

Vous me dites que votre question est fondamentale. Peut-être serait-ce parce vous vous demandez si le réel obéit à quelque chose comme sa propre vérité. Mais que faut-il entendre par: «obéir à sa propre vérité».

Supposons qu'une chose soit(1), c'est-à-dire qu'elle existe indépendamment du fait que son existence soit perçue par quelque esprit que ce soit. En ce cas, il est vrai qu'elle existe, mais cela n'est vrai pour personne. La vérité de l'existence de la chose n'a pas de sens, ce qui n'empêche nullement la chose d'exister. Si j'accepte de désigner comme vrai ce qui existe à l'insu de quelque conscience que ce soit, je me trouve alors confronté à une nouvelle question: les diverses choses qui sont vraies sont-elles compatibles entre elles? Autrement dit, la vérité est-elle homogène? Je suis enclin à répondre oui, mais je n'y suis enclin que parce que ma propre conscience et la langue qui lui permet de fonctionner réclament le respect du principe de non contradiction. Si ce principe est une condition d'exercice de ma conscience, le fait d'en user pour interpréter le monde qui m'entoure témoigne sûrement d'une caractéristique de ma conscience, mais bien moins certainement d'une caractéristique du réel que ma conscience cherche à comprendre. On pourrait donc imaginer que la vérité de chaque chose existante lui soit propre, sans qu'aucune ne soumette ses voisines à ses propres exigences. Cela aurait bien évidemment pour corollaire que notre compréhension du monde serait fondée sur une erreur majeure, à savoir que nous lui attribuons une qualité, la non contradiction, qui ne s'y trouve pas.

Tout ceci révèle que la raison, dont je me sers pour montrer que je ne puis rien dire de vrai sur quoi que ce soit, représente aussi la contrainte que la pensée se donne pour exister, une contrainte qui rend aveugles les yeux qu'elle ouvre.

On peut aborder la même question sous un autre angle, celui de la nature.

On a coutume de désigner par nature ce qui n'est ni l'homme, ni le fait de l'homme. Mais en même temps, il est souvent admis que l'homme est un produit de la nature et, qu'à ce titre, il en fait partie.(2) Or, si la nature englobe l'homme, il devient malaisé d'user du mot pour opposer quoi que ce soit à quoi que ce soit. L'homme est naturel et, par voie de conséquence, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense l'est aussi. Dès lors, la vérité des choses se confondrait avec la vérité du tout; et cette vérité serait leur accomplissement sans que la pensée de cette vérité par l'homme change quoi que ce soit. Plus exactement, l'homme qui réussirait à penser la vérité ne ferait encore que l'accomplir.

Voilà ce que m'inspire votre question. En lisant ma réponse, peut-être serez-vous plus sensible à mon point de vue: de toute chose, je puis dire qu'elle n'est pas plus qu'elle n'est pas, ou qu'elle est et n'est pas, ou qu'elle n'est ni n'est pas...

Pyrrhon

(1) Je dis bien: supposons. Je vous renvoie à certaines de mes précédentes réponses pour ce qui est de mon refus de l'être. La supposition mérite d'être faite, car le raisonnement tenu vaut autant pour l'apparence que pour l'être, l'apparence étant en l'occurrence l'être en train d'être continûment autre chose que ce qu'il est.
(2) La polysémie du mot est bien plus complexe encore, puisqu'il est fréquent de parler de nature pour désigner un milieu où végétaux et animaux occupent une place importante; ainsi, la campagne (pourtant totalement aménagée par l'homme) participerait de la nature, à l'hommeÇ opposé de la ville.