La nature omnienglobante
       
       
         
         

jipeleon@hotmail.com

      Bien cher ami,

J'ai saisi le truc! Étrange de se lancer dans une discussion avec vous, disparu depuis si longtemps... Une question pour commencer: Si, à l'instar de Marcel Conche (un de ceux qui ont fait beaucoup pour que cette époque se souvienne de vous!) je tiens que le tout de ce qui existe est et ne peut-être que la Nature omnienglobante, sans bornes, infinie dans le temps et l'espace, qui est Le Temps et l'espace, si donc elle ne peut accepter aucun extérieur à soi, qu'est-ce alors que ce néant de la mort? Puis-je concevoir un néant dans un ailleurs de la nature? Donc, la mort peut fort bien être entendue comme simple déplacement de matière. Mais pour où?

Je vous salue!

Jean-Pierre L. Collignon - Liège, Belgique
         
         

Pyrrhon

      À Jean-Pierre Collignon, Salut!

Que voilà de vertigineuses questions! Auxquelles, bien sûr, je ne puis répondre. S'il est vrai que je dois à Marcel Conche, non seulement un petit regain de renommée (qui me fait sourire, bien sûr), mais aussi une explicitation admirable du scepticisme, les réflexions relatives à la «nature omni-englobante» dont vous vous faites l'écho doivent beaucoup plus à Parménide qu'à moi. Évidemment, l'ami Conche a montré, à très juste titre, selon moi, qu'il fallait éviter d'opposer systématiquement Héraclite et Parménide et, par conséquent, qu'il n'était pas absurde de supposer que l'un et l'autre ont pu m'influencer.

Si l'on suppose que Tout comprend de ce qui est, le néant (le «rien», le «qui n'est pas») n'existe pas. Et les étants ne sont en définitive que cette partie du Tout que nous isolons arbitrairement en les nommant. L'étant qui change peut changer de nom (la chrysalide devient papillon); il peut aussi n'en plus avoir, faute de mériter un nom. Mais ce qui disparaît lors du changement, c'est le lien adéquat entre le nom et la chose, et non la chose qui seperpétue au sein du Tout sous une nouvelle apparence. En effet, comment une chose «fût-ce la vie» pourrait-elle passer de l'existence au néant? Comment glisser dans la non-existence? Comment perdre ce qui n'appartient à aucune alternative?

C'est peut-être que l'on a tendance à doter la vie d'attributs extérieurs à son apparence. La vie m'apparaît, mais je ne sais ce qu'elle est. Suis-je en droit de voir en elle la manifestation d'un «souffle» extracorporel? Autrement dit, puis-je légitimement distinguer l'esprit du corps, l'âme de la chair, la pensée de la carcasse? Ou bien la pensée ne serait-il que le produit d'une partie du corps au même titre que les larmes sont le produit des yeux?

La mort dont parlent les hommes coïncide avec une transformation du corps qui les incite à autrement le nommer. Les yeux ne produisent plus de larmes, les chairs s'altèrent rapidement, etc. Qu'en est-il de la pensée? Le corps cesse-t-il au même moment de produire la pensée?

Et si tout ce qui transforme le corps au fil de la vie était le même mouvement que celui qui l'a conduit à naître et qui, poursuivant sur sa lancée, le conduit à mourir? Et si le contenu même de la pensée n'était que l'accomplissement de ce qui l'a forgée et de ce qui, un jour, l'amène au silence? Alors il faudrait peut-être admettre que le vivre et le mourir sont même chose. Et que rien ne passe donc au néant, parce que rien (si ce n'est le Tout en tant que Tout) ne peut se perpétuer autrement qu'en se transformant, qu'en coulant vers autre chose.

Vous dites: «la mort peut fort bien être entendue comme simple déplacement de matière. Mais pour où?» Laissez-moi vous demander: ce «où » a-t-il un sens? Quelque part dans le Tout serait encore trop dire, sans doute, car ce n'est peut-être pas tant la chose qui se déplace dans le Tout que le Tout qui bouge.

Pyrrhon