Isothénie
       
       
         
         

Béatrice Leach

      Pyrrhon,

Le point de départ de votre scepticisme met en relation la suspension du jugement et la paix de l'âme.

L'époché permet l'indifférence d'où l'ataraxie. L'isothénie est le mode d'emploi. Pourriez-vous nous parler du mode d'emploi de ce «conflit des forces équivalentes»?

Au plaisir,

Béatrice Leach
         
         

Pyrrhon

      À Béatrice Leach, salut!

Votre question est précédée de quelques assertions dont je voudrais tempérer la radicalité. Ce que vous dites au sujet de l'époché correspond bien aux opinions émises sur la question par Sextus Empiricus dans ses "Hypotyposes pyrrhoniennes" (voyez notamment I, 31-34). Et Sextus me les attribue, bien sûr. Mais il a tort.

Toute la philosophie occidentale (et ultérieurement la science) est dominée par l'idée que la vérité des choses est cachée, qu'elle se trouve derrière les choses ou, plus exactement, que les choses sont ce qu'elles sont en raison de qualités, d'attributs, de formes, de substances inaccessibles à nos sens. Sextus lui-même admet l'hypothèse de la vérité cachée, mais préconise d'en suspendre la recherche.

Je suis d'un autre avis.

Je pense que, non seulement l'apparence livre tout - autrement dit que la substance de l'être n'est pas derrière elle -, mais qu'il n'y a pas d'être au sens où le langage dit que les choses sont. Car les choses ne sont pas. Elles passent. Et le langage les dit être pour en désigner l'apparence passagère, ce qui ne porte pas trop à conséquence lorsqu'il s'agit du langage parlé. Lorsqu'on écrit, l'illusion ontologique est fortement renforcée, d'autant que l'écrit favorise l'écart avec l'action: si je vis, je n'écris pas; si j'écris, je ne vis pas.(1)

Suspendre le jugement, ce n'est donc pas s'interdire de parler de la vérité cachée. C'est n'avoir rien à juger, rien à dire au sujet d'une face des choses qui n'existe pas, qui est sans vérité. C'est aussi dire combien l'ataraxie dépend de cette lucidité. Car se refuser de juger là où l'on croit qu'il y a matière à jugement relève un peu de l'impossible...

Je n'incline ni à gauche, ni à droite, parce que rien ne justifie l'un, comme rien ne justifie l'autre. Tout se résout dans le rapport avec soi-même: le bonheur est indépendant de la satisfaction des désirs; il a avoir avec le courage d'être ce que l'on est, c'est-à-dire un être sans être.

L'isothénie, l'égalité d'humeur: rien ne trahit mieux la délectation de vivre. Et faut-il un mode d'emploi pour le comprendre? Simplement, le courage de l'accepter.

Pyrrhon.

(1) Je vis lorsque j'écris par le fait d'écrire. Mais ce que j'écris cesse de vivre et devient une sorte d'être construit et figé qui est séparé de moi et de ma vie.