Hybridité
       
       
         
         

Garance Feuerbach

      Pyrrhon,

Récemment lors d'un cocktail très mondain donné à Paris en l'honneur d'un écrivain, dont je préfère taire le nom, un émule de cet écrivain très flamboyant (non, ce n'est pas Sollers) nous a dit que les grands hommes qui l'avaient influencé étaient: Pyrrhon le sceptique, Anacréon le voluptueux, Regulus le héros. Il insista même pour préciser qu'il ne pouvait imaginer un, sans les deux autres.

À votre avis, étant donné que vous êtes directement concerné, cette hybridité est-elle possible chez un homme?

Mes sentiments les plus distingués,

Garance Feuerbach
journaliste
         
         

Pyrrhon

      Madame Garance Feuerbach,

Si vous étiez mon élève, je vous encouragerais fortement à ne plus fréquenter les cocktails mondains. Il est peu probable que ces lieux aident à trouver ou à conserver l'ataraxie. On y pratique ö je crois ö des joutes verbeuses où l'érudition fait office d'intelligence. Loin de moi de refuser les plaisirs de l'esprit: un beau raisonnement réjouit comme un bon mets. Mais, de même que la saveur ne nous révèle pas plus de vérité que d'erreur, l'agrément du raisonnement ne nous sert de rien pour démêler le vrai du faux. Mangeons et raisonnons donc dans la vertu, c'est-à-dire en compagnie de ceux dont nous pouvons et qui peuvent accroître le plaisir et non dans un contexte qui pourrait valoir davantage d'aigreurs que de rassasiement.

Mais vous n'êtes pas mon élève et je me garderai donc de vous donner des leçons.

Vous me parlez de quelqu'un qui se serait laissé influencer par Anacréon, par Regulus et par moi. Et vous me demandez si pareille hybridité est possible chez un homme.

Chez l'homme! Qu'est-ce que l'homme? Comment savoir s'il peut vivre telle ou telle hybridité d'influence, alors même que je ne sais ce qu'il est? Est-il, seulement?

Pour s'en tenir à cet émule d'un autre, il serait sot de se priver des poèmes d'Anacréon s'il les apprécie (même si ce qu'il prend pour des poèmes d'Anacréon n'est pas de la plume du poète).(1) Quant à son goût pour Regulus, exemple de vertu, de courage, je ne puis que l'approuver. Alors, que viens-je faire dans cette galère?(2) Permettre peut-être à ce dandy d'affirmer qu'il n'incline pas plus vers Anacréon que vers Regulus, ni que vers Regulus plus que vers Anacréon. Grand bien lui fasse!

Les plaisirs de l'esprit, l'érudition, la poésie, ne sont estimables que par la jouissance de vivre dont ils témoignent et par la vertu qu'ils encouragent. Ils peuvent parfois servir tout le contraire, qui sait?

Pyrrhon.

(1) Personnellement, je pense que le tyran Hipparque a mieux servi la poésie en faisant recueillir les poèmes du grand Homère qu'en accueillant Anacréon à sa cour.
(2) Qui a trois maîtres n'en a aucun.
         
         

michel@posse42.net

      Cher Maître,

Je m'étonne de votre réponse concernant les cocktails. «Si vous étiez mon élève, je vous encouragerais fortement à ne plus fréquenter les cocktails mondains. Il est peu probable que ces lieux aident à trouver ou à conserver l'ataraxie». En effet n'avez-vous pas accepté vous-même certains honneurs, comme servir au temple d'Élis?

Si les choses ne sont pas (ou bien risquent de ne pas être) tout étant égal seule l'attitude du philosophe est déterminante, nonobstant les circonstances, non?

Salutations,

Michel Sasson
         
         

Pyrrhon

      À Michel Sasson, salut!

Il est exact que mes compatriotes m'ont fait l'honneur de me confier la prêtrise au Temple d'Hadès. C'est une marque de confiance qui m'a bien fait plaisir.

J'aperçois mal le lien que vous faites entre cette fonction ñsauf à supposer que j'en aie tiré quelque vanité, ce qu'à Dieu ne plaise!ñ et la fréquentation des cocktails mondains. Je les connais mal, me direz-vous, et j'en parle donc inconsidérément. Sans doute. Expliquez-moi donc en quoi je me trompe lorsque je crois y voir des lieux plein d'enjeux non explicites, des lieux où se jouent des carrières et des succès, des lieux où la conversation brillante prévaut sur la conversation intéressante et où la parole vaut à ceux qui la profèrent des réussites bien étrangères à ce qu'elle énonce.

Mais votre question va au-delà de ces considérations. Ne peut-on pas être philosophe n'importe où, là comme ailleurs? Si l'on s'y trouve assurément. Mais si l'on y va, plus difficilement. Car tout n'est pas égal en apparence. Et le sage choisit ce dont la vertu profite. Que peut-il gagner à aller dans un cocktail mondain? Selon moi, il y perdra de n'être ailleurs.

Mais voilà qui n'intéresse que mon élève. Que les autres aillent donc où bon leur semble! Il me déplairait fort qu'on m'empêchât moi-même d'aller où je veux.

Je vous salue, Michel Sasson!

Pyrrhon