Être pyrrhonien aujourd'hui?
       
       
         
         

jipeleon@hotmail.com

      Bien cher Pyrrhon,

Encore merci de vos réponses et commentaires et, une fois encore, une question: comment, dans cette époque, odieuse et cruelle au-delà de toute expression, pouvoir en arriver à cette humeur «toujours égale» qui était, paraît-il, la vôtre? Comment atteindre l'ataraxie quand on est en butte aux soucis du lendemain, toujours harcelé par ces sordides questions d'argent, de fin de mois, de tracasseries administratives de toutes sortes? Et au fait, l'argent, si je vous dis que je le tiens pour l'ennemi public numéro un, la cause de presque tous les malheurs du monde, quel serait votre commentaire?

Bien à vous,

Jean-Pierre L. Collignon
         
         

Pyrrhon

      À Jean-Pierre L. Collignon, Salut!

Pensez-vous vraiment que votre époque soit «odieuse et cruelle au-delà de toute expression»?

Vos propos veulent peut-être dire que, à l'inverse des époques passées, l'époque que vous vivez est comparativement la plus odieuse et la plus cruelle. Il me semble qu'il n'est pas besoin de faire de grandes recherches historiques pour s'apercevoir que toutes les époques rivalisent en matière de guerres, de famines, d'épidémies et de terreur de l'avenir. Claude Lévi-Strauss estime que le néolithique fut peut-être une époque durant laquelle l'homme pu bénéficier du mode de vie le plus en harmonie avec la nature. Qui sait?

Mais vos propos veulent peut-être dire aussi que c'est la vie qui, par elle-même, est odieuse et cruelle. Et, bien que l'idée ne soit pas nouvelle, votre époque ne manque pas de penseurs qui l'ont affirmé. Dans le domaine de la philosophie, Cioran et Clément Rosset, par exemple. Personnellement, c'est là une question que je ne puis trancher. Car à quoi faut-il donc comparer la vie pour être en mesure de porter sur elle un jugement pertinent? À la mort? Mais nous n'en connaissons rien. À nos rêves? Mais ils font partie de la vie. La vie est, par excellence la chose sur laquelle je ne puis réfléchir, c'est-à-dire de laquelle je ne puis disposer d'un reflêt comme celui que m'offre le miroir... qui réfléchit). Car je vis, et tout ce que mes sens ou ma raison me révèlent est inclus dans la vie. Lorsque je pense à ce que je pense, j'arrive à dissocier ma pensée et la pensée par laquelle je pense ma pensée en train d'être pensée. Mais, vivant, je ne puis me séparer de ma vie pour me penser vivre. Je puis penser à la façon dont je pense la vie, mais cÇest encore vivre. Penser est un mode du vivre; vivre est tout.

C'est d'ailleurs pourquoi «équivalence des époques, impénétrabilité de la vie» il est recommandé et aisé de cultiver l'isothénie. Évidemment, à croire que l'égalité d'humeur est réservée à ceux qui n'affrontent rien, qui ne font rien, c'est-à-dire aux morts, on se condamne à n'en jamais jouir. Tendre vers l'isothénie, c'est sans doute choisir dans la vie les voies qui comprennent le moins de soucis, mais c'est aussi faire face aux soucis en les débarrassant de leur prétendue importance. C'est surtout faire ce que la vertu recommande, quels que soient les efforts qui en résultent. Car la vertu exige du courage, mais elle apporte la paix de l'âme.

Quant à l'argent! Diogène recommandait de n'en point avoir. Mais c'est croire que l'on peut tout choisir. Pour ceux qui n'ont pas ce choix, il serait sans doute bon qu'ils traitent l'argent comme le reste: avec le bonheur pour fin, c'est-à-dire sans considération aucune pour la vanité, le pouvoir et la possession.

Pyrrhon