Êtes-vous Grec?
       
       
         
         

Zapatou@aol.com

      Ô Pyrrhon,

D'abord, merci.

J'ai cependant deux questions qui m'intranquillisent depuis quelque temps. D'abord, merci? J'entends par là que la justesse de votre pensée est désarmante en ceci qu'elle était vivable (de manière pratique) en Grèce, il y a quelques millénaires, mais aujourd'hui, avec l'impossibilité de penser une vie humaine hors d'organisations politiques... Vous me répondrez peut-être que le scepticisme concerne la vie personnelle, retirée, et que certains de vos continuateurs se mêlaient simplement à la vie démocratique après leur renoncement initial. Mais alors, c'est un peu court, si je peux me permettre, en ceci qu'on retrouve une dualité assez harassante.

D'autre part, on raconte à votre sujet que, voyant un chien qui avait l'air féroce, vous grimpâtes à un arbre, de peur, et avouâtes par là-même la difficulté de lier le scepticisme intérieur et la réalité. Cette difficulté n'est-elle pas inhérente à votre pensée? Je serais tenté de recouvrir ces difficultés pratiques d'un voile de négligence. Serais-je alors pyrrhonien?

Zapatou
         
         

Pyrrhon

      À Zapatou, Salut!

Il est vrai qu'il arriva que je m'effraye d'un chien qui se précipitait sur moi. Ai-je été ce jour-là moins sage qu'un autre jour? À ceux qui l'ont pensé, j'ai répondu qu'il était difficile de dépouiller l'homme et que c'est en actes qu'il faut d'abord faire face aux vicissitudes. L'homme s'invente de vains soucis et l'indifférence est donc moins un aplanissement de tout qu'une arme contre le côté puéril des hommes. Il n'y a d'autre critère de l'importance des choses que le bonheur qu'on en peut attendre.

Vous vous demandez si on peut être sceptique au XXIe siècle, comme je le fus il y a 2300 ans; et vous avancez qu'une nécessité nouvelle vous imposerait de vous intégrer à des organisations politiques. Croyez-vous vraiment que la même question ne se posait pas à Elis? Pensez-vous que la nature de la politique, que le comportement des politiques, que le désir vain de se mêler de politique soient spécifiques à l'époque actuelle? Vous avez pourtant une meilleure raison aujourd'hui de porter sur le politique un jugement sceptique, c'est de mesurer combien depuis des millénaires le politique n'a pas changé et que la morale lui reste toujours aussi étrangère.

Je ne vous répondrai pas «que le scepticisme concerne la vie personnelle, retirée». Car cela pourrait être compris comme un parti pris, celui de ne jamais prendre parti et de se détourner de la gestion de la Cité quoi qu'il arrive. Or, je suis au contraire enclin à lutter pour faire prévaloir mon opinion, dès lors que celle-ci surgit d'une situation qui me concerne ou concerne mes proches. Mais je me garderai bien de théoriser mes opinions, d'en faire un système et de chercher quelque once de pouvoir pour les imposer aux autres. Le rapport sceptique au politique (et au pouvoir) n'est pas fait de retrait. Il est fait de dédain. L'arme politique du sceptique, c'est l'ironie. Sa motivation, c'est le courage. Son but, c'est le bonheur.

Ne cherchez pas à être pyrrhonien! Cherchez plutôt ce que vaut ce qu'on vous présente comme des savoirs: face à leur insignifiance, vous trouverez vous-même le chemin à suivre.

Pyrrhon