Trouver avec les yeux |
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| Bonjour Petit Prince, J'espère que tu vas bien. Ça fait longtemps que je t'écris, c'était toujours trop long, ça l'est encore, excuse-moi. Je ne parle pas beaucoup mais quand j'écris ça ne s'arrête plus. Et je ne pensais pas pouvoir te parler un jour, tu n'imagines pas à quel point ça me fait plaisir. J'ai passé du temps à te lire hier et je dois dire que tu m'a fait pleurer. En fait j'aurais bien aimé qu'il y ait des êtres comme toi sur la terre. Peut-être y en a-t-il, sûrement. Mais je ne suis pas comme ton renard, je ne me laisse pas apprivoiser, je crois que j'aurais peur que ceux qui m'auraient apprivoisée s'en aillent. Et ta fleur à toi, elle marche pas, elle te quittera pas. Mais dis-moi, elle ne meurt pas ta fleur? Parce qu'ici les fleurs gèlent l'hiver et après elles meurent. En fait un jour j'ai commencé à mettre des portes autour de moi et puis je les ai sans doute vérouillées toute seule une à une. J'aimerais vouloir les rouvrir mais ça fait un peu longtemps et j'ai perdu les clefs. Tu as l'air de savoir beaucoup de choses alors tu ne saurais pas où je les ai mises? Tu dis qu'il faut «chercher avec le coeur» ou «trouver avec les yeux du coeur» mais normalement après il faut trouver avec les yeux des yeux. Tu l'as quand même bien regardé avec tes yeux ta fleur? Sinon tu ne l'aurais pas vu. Est-ce que tu crois qu'on peut trouver quelqu'un ou quelque chose sans voir avec les yeux? Parce que mes yeux sont capricieux, et j'ai un peu du mal à lever la tête; ou alors c'est mon coeur qui n'est pas très coopératif pour laisser mes yeux regarder. Je voulais aussi te remercier pour les bonnes paroles que tu dis aux gens. J'aime ce que tu écris et comment tu l'écris. Et puis je voulais te demander aussi si tu n'avais pas trouvé lors de tes voyages une planète à louer. Tu sais, je ne comprends pas, beaucoup d'hommes d'ici ont des croyances dans toutes sortes de domaines; parfois ils se battent, ils se tuent même pour défendre ces croyances. Et les petits bonhommes comme toi qui rendent les gens heureux, les font rêver un peu, ils n'y croient pas. Peux-tu me dire pourquoi s'il te plaît? Cela ne fait de mal à personne pourtant. Pour ma part je préfère croire en l'idée qu'il y a quelque part, sur une planète, un petit être aux cheveux d'or qui m'a bien occupée cet après-midi. Merci. Au fait, ne grandit jamais s'il te plaît. Cathy |
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| Bonjour, Cathy! Quand tu t'apprivoiseras toi-même, tu seras l'être que tu voudras être sur la terre. Ensuite seulement, quand tu seras ce que tu veux être, tu seras rusée comme mon renard qui accepte d'être apprivoisé en mettant ses conditions. Il m'a dit un jour: ñ Il faut être très patient, tu t'assoieras d'abord un peu loin comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près... ñ Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures, je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai, je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur... Il faut des rites. ñ Qu'est-ce qu'un rite? ñ C'est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances. ñ Quelqu'un t'aurait-il abandonné? Tu sais quand je suis seul, je ne suis pas si triste! Je m'occupe de ma planète. Je ramone mes cheminées. J'arrache les baobabs. Je vais voir les couchers de soleil. Un jour, j'ai vu le soleil se coucher quarante-trois fois. Les clés, elles sont là, dans ton cúur, mais tu ne les vois pas. C'est certain qu'il faut trouver le chemin dans lequel tu les as perdues. Quand tu auras compris comment tu les as perdues, même si tu as beaucoup de peine, tu te diras qu'il vaut la peine d'en prendre d'autres pour oublier la peine. Tu auras des joies neuves avec des clés neuves. Tu n'oublieras pas, mais tu pourras être heureuse. Tu devras apprivoiser tes nouvelles clés. Les joies comme les peines viennent du fond du cúur. Alors, regarde avec les yeux du cúur. Les yeux des yeux sont aveugles. Vois-tu, si l'on ne fait pas attention, on est aveugle et l'on n'est pas capable de voir dormir un mouton dans une caisse de carton. Ma rose, je l'ai regardée avec mon cúur. Elle était enfermée dans un bouton. Elle est restée longtemps à l'abri. Je guettais son réveil. Elle était attendrissante. Je l'ai attendue longtemps. C'est mon cúur qui n'était pas prêt à l'accueillir telle qu'elle était. Ce qui est important, encore aujourd'hui, c'est de respecter sa liberté. Elle aussi, elle a de la difficulté à se laisser apprivoiser. Il arrive, que les hommes soient comme toi, comme moi, comme ma rose, ils ont besoin de temps pour se laisser apprivoiser. Alors, il vaut mieux respecter leur liberté. Ça laisse plus de temps pour s'apprivoiser soi-même. Ça permet de nettoyer sa propre planète. Quand ta planète sera sereine dans tous ses recoins, tu seras disponible pour accueillir quelqu'un sur ta planète. Le malheur, c'est que l'on croit que l'on peut apprivoiser quelqu'un qui ne le veut pas, pas plus que l'on ne peut changer le comportement d'un autre. Si l'autre te ressemble dans ses croyances, tu as des chances! Je ne suis pas prisonnier de ma rose. Ma rose n'est pas prisonnière de moi. Si tous les gens étaient pareils, on n'aurait pas besoin d'apprivoiser quelqu'un! Ça ne serait pas intéressant! Au fond d'un cúur, on ne voit bien qu'avec le cúur. Ouf! Je suis pire que toi, je parle longtemps, longtemps! Reviens de temps en temps! Le Petit Prince |