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Hercule Poirot

     
   

Petites cellules grises

    Cher monsieur Poirot,

Quelle surprise de vous trouver ici, et quelle joie en conséquence! Je ne pensais pas pouvoir vous rencontrer de sitôt, même si je sais que vous séjournez régulièrement en France, qui plus est relativement proche de l'endroit où je demeure, l'Anjou.

Mais j'ai omis de me présenter, je m'appelle Lucie et je suis une de vos plus ferventes admiratrices depuis fort longtemps. Comme beaucoup d'autres, je présume, j'ai souvent rêvé de faire fonctionner mes petites cellules grises aussi bien que vous, mais vous avez toujours réussi à me surprendre et à avoir le dernier mot. D'ailleurs, cela rehaussait à chaque fois votre vanité, révérence parler, défaut si élégant chez vous...

Je suis assez embarrassée, malgré ma joie, puisque je ne sais plus quoi vous demander, maintenant que vous êtes en mesure de répondre à mes questions... Pourtant vous laissez planer tant de mystère, même après avoir résolu telle ou telle énigme...

Il y a une chose à propos de laquelle je me suis toujours interrogée... mais sachant que ce cher Hastings se charge de votre courrier, cela lui rappellerait sans doute quelque mélancolique souvenir... puisque c'est bien de lui qu'il s'agit... Enfin, je me lance.

Vous souvenez-vous de cette enquête, en Normandie me semble-t-il, où vous étiez notamment confronté aux maladresses et provocations de cet antipathique inspecteur français... afin de retrouver le meurtrier d'un riche commerçant français... Il y avait une histoire de vagabond et de manteaux échangés, et puis un jeune cycliste et deux amoureuses...

Eh bien pour en revenir à ma question, il était clair que votre très respectable ami Hastings s'était épris d'une des jeunes femmes (Mélanie, ou quelque chose de semblable... pardonnez ma mémoire défaillante)... mais l'enquête s'achève sans révéler la fin de cette histoire-là...

Je sais que c'est absolument impoli de vous questionner à ce sujet, et je m'excuse par avance auprès d'Hastings pour cette grossière indiscrétion... aussi je comprendrai votre silence éventuel à ce propos, mais en revanche serai très honorée de recevoir un peu de vos nouvelles.

Mes amitiés à Hastings,
Avec tout mon respect,

Votre dévouée Lucie



Chère Lucie,

Pardonnez avant tout mon terrible retard. Les bons esprits de Dialogus m'ayant convaincus d'être plus réactifs (ils savent trouver les mots justes pour parler à ce vieux Poirot!), je vous promets à l'avenir de ne pas laisser trop de temps entre votre question et ma propre intervention. Néanmoins, votre interrogation sur Hastings est tout à fait dans mon actualité, si je peux me permettre. Figurez-vous qu'il est parti vivre en Argentine, avec la fameuse jeune fille dont vous parlez. Elle s'appelle Dulcie Duveen, mais, par une ridicule manie qui est la sienne (d'autres appelleraient cela de l'amour), Hastings continue de la nommer Cendrillon, en hommage au surnom qu'elle s'était attribué lors de leur première rencontre...

Laissez-moi à mon tour vous interroger: comment en connaissez-vous autant sur mon enquête de Merlinville sur mer? Si c'est par la presse française, je vous conseille très amicalement de vous méfier: le commissaire Giraud les aura mis dans sa poche; j'espère alors que les reporters n'auront pas proclamé trop de contre-vérités à mon égard.

Je témoignerais bien volontiers de votre affection à Hastings, si le fieffé coquin remet un jour les pieds en Angleterre - il semble bien se porter en Amérique du Sud. il m'a d'ailleurs invité à l'y rejoindre mais vous devez savoir, vous qui semblez me connaître si bien, mon dégoût pour les voyages de longue distance, surtout en bateau...

Très cordialement,

H. Poirot