Vous souvenez-vous de Jésus? |
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| Monsieur le Procurateur, Jamais je nâaurais pensé avoir la chance de pouvoir causer avec vous et vous interroger librement sur un sujet aussi important que lâévolution de lâhumanité et du rôle majeur que vous y avez joué. Vous vous souvenez peut-être de Jésus de Nazareth, cet individu un peu louche qui se disait Fils de Dieu et que vous avez laissé crucifier sans raison apparente, par lassitude ou par ennui, en lâabandonnant à son peuple pour quâil vous en débarrasse lui-même, quâil porte en lui lâodieux de cette mort inutile. Je sais quâà votre époque, lâélimination dâun homme pour raison dâÉtat était chose courante, banale et en soi sans intérêt, tout comme la mienne dâailleurs. Il nây a que les méthodes qui évoluent, se raffinent avec le temps mais, finalement, les raisons sont toujours les mêmes. Pourtant, votre décision dâenvoyer cet homme à la mort a eu des conséquences inimaginables sur lâavenir de toute lâhumanité. Par un étrange concours de circonstances politico-économiques, il fut reconnu Fils de Dieu, adoré par tout lâEmpire romain jusquâà sa chute et, encore aujourdâhui, 2000 ans plus tard, il sert encore de base à toute une civilisation. Je ne veux pas ici vous accuser de nous avoir mis dans le pétrin avec votre désinvolture, mais jâaimerais savoir si vous vous souvenez de ce type et quelles impressions il vous a laissées. Était-il un agneau un peu niais et sans malice qui racontait à tous lâimportance de glorifier le bien et de punir le mal ou était-il un dangereux révolutionnaire menaçant la présence de lâEmpire en Judée? Dans le fond, répondez avec honnêteté, est-ce que vous vous souvenez de ce Jésus? Pierre Lalanne |
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| Ave citoyen Pierre, J'ai déjà répondu à d'autres correspondants à ce sujet. Je ne peux pas changer ton futur, mais je trouve bien étrange cette religion basée sur un brigand que j'aurais fait exécuter. Je me souviens très bien d'un Ieshua Barabbas que j'ai fait libérer. Nous avons pu l'éliminer autrement un peu plus tard. Des quatre ou cinq autres crucifiés cette fois-là, il pouvait bien y avoir un Ieshua de plus. De Galilée, de Samarie? Je n'en suis pas sûr. Je ne prends pas de note sur chaque va-nu-pieds que mes tâches m'imposent de rencontrer. J'ai fait beaucoup de choses beaucoup plus intéressantes que d'arbitrer les différends de ces tribus primitives toujours en chicane. J'ai rénové et complété un magnifique Aqueduc. J'ai agrandi et rajeuni les thermes. J'ai amélioré mon palais de Césarée et réparé celui de Jérusalem. J'ai frappé de belles pièces de monnaie. Elles ne comportent aucun visage afin de ne pas choquer la vive susceptibilité des Juifs. J'ai fait construire le Tibériéum. Et coetera, et coetera. Il est humiliant de devoir sa mémoire publique à un inconnu insignifiant quand on est un bon serviteur de l'Empire. Je te laisse, je vais vérifier les amphores que j'ai reçues de Rome. Ave! Pontius Pilatus, Praefectus Iudaeae |
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| Monsieur le Procurateur, Sans vouloir vous importuner, car je sais votre temps précieux, je suis un peu déçu de votre réponse. Je crois, en effet, que vous vous défilez un peu trop facilement en contournant cavalièrement ma question. Vous me répondez par des à peu près, des peut-être et votre malaise, dissimulé sous une bienheureuse nonchalance, transparaît tellement que je ne peux faire autrement que de vous relancer. Vous refusez de lâadmettre, mais vous vous souvenez très bien de ce Jésus et refusez dâen parler, cela me paraît évident. Vous dites vous souvenir très bien de Barrabas qui était, selon vos propres dires, un homme dangereux que vous cherchiez depuis longtemps à éliminer et que vous avez libéré malgré tout afin dâéliminer un pauvre illuminé. Avouez que câest un geste bien étrange de votre part, devant la foule vous faites preuve de faiblesse humanitaire et libérez un «criminel» en abandonnant lâautre, dont vous vous souvenez à peine lâexistence, à son sort. Il sâagit quand même dâune situation plutôt exceptionnelle, non? Ne trouviez-vous pas étrange qu'on le surnommait par dérision le «Roi des Juifs» et qu'une partie de son peuple (les puissants, jâimagine) le détestait au point de lâenvoyer à la mort sans aucun remords? Vous vous n'êtes donc jamais posé de questions à son endroit? Il devait pourtant être connu de vos informateurs, comme un agitateur, illuminé ou révolutionnaire défendant la cause des démunis, ça me semble indéniable, cherchez dans votre mémoire, dans vos dossiers; la puissance de Rome et son contrôle des populations conquises n'est certainement pas uniquement tributaire des aqueducs et de ses autres réalisations grandioses. Autre chose qui me chicote dans toute cette histoire, vous vous souvenez probablement que des partisans de ce Jésus, après sa mort, ont volé le corps pour faire ensuite courir la rumeur quâil était ressuscité et faisait des miracles partout où il passait. Ou cela a-t-il été raconté beaucoup plus tard pour créer le mythe? Je ne sais pas. Que ce type dâévénements soit chose courante à votre époque, je veux bien lâadmettre, mais encore là vous avez certainement entendu parler de certains faits arrivés après sa mort... Ou bien il ne sâest rien passé du tout, ou ce sont simplement les soldats romains qui se sont débarrassés du corps pour empêcher des débordements? Il peut y avoir plusieurs hypothèses et vous seul pouvez nous éclairer là-dessus. Dites-en davantage, vous ne faites pas un saut de 2 000 ans pour nous raconter que vous ne vous souvenez plus de rien. Ce serait trop facile. Par contre, si c'est la sécurité de l'État et sa raison qui est ici en cause et vous empêche de parler, dites-le franchement et je ne vous importunerai plus. Je comprendrai toute la magouille qui tourne autour de cette affaire, mais de grâce, ne me chantez pas les réalisations grandioses d'un État qui en occupe militairement un autre en cherchant à assimiler son peuple à son empire. Nous connaissons la chanson. Pierre Lalanne |
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| Citoyen Pierre, Il n'est pas possible de rester tranquille dans mon palais de Césarée. M'y voici à peine revenu que mes informateurs rapportent des troubles en Samarie. Un certain Ieshua y organiserait bientôt la réapparition des vestiges d'un ancien prophète: Moshe. Comment te répondre si tu décides par avance de la valeur de mes propos? Je me rappelle mal les condamnés qui ont peu résisté. Je me souviens bien des plus importants, dont Barabbas. Ce dernier se disait "Roi des Juifs". Ce n'est rien, il s'en trouve des douzaines. Il se disait aussi "Fils de l'homme". C'est plus original. Je ne sais pas vraiment ce que cela signifie. Les corps volés, puis réapparus vivants ici et là, font le folklore de mes administrés. Tous les "Rois des Juifs" promettent miracles et résurrections. Barabbas n'a pas cessé d'en produire depuis qu'il a été occis. Il est loin d'être le seul. Mais, au moins, il n'a plus sa bande armée. L'obsession frénétique des gens de ton temps envers un dieu crucifié suppose qu'il a pris une importance sans égale. J'aimerais te donner plus de détails sur cet autre Ieshua. Tu veux des archives sur lui. Il suffira de t'apprendre que mon rapport final sur Barabbas tient en quatre lignes. J'ai par contre quantité de documents sur les Hérodes et sur Caïphe. Je te comprends bien: tu n'apprécies pas l'oeuvre civilisatrice que nous accomplissons en Orient. Je ne chercherai pas à te convaincre. Les Barbares des Gaules sont tellement plus conciliants. Ave! Pontius Pilatus, Procurator Iudaeae |