Votre style de gestion
       
       
         
         

paull@yorku.ca

      Monsieur le Procurateur,

Il n'est pas question ici de basculer dans le moralisme anachronique, ni de se laisser bercer par les propos dénigrants de la calotte excécrée à votre endroit. Il s'agit simplement de comprendre les faits, notamment la situation très difficile à laquelle vous étiez confronté lors de votre mandat de préfet de Judée. Le prêtre catholique suisse Hans Kung, professeur de théologie dogmatique et oecuménique de l'Université de Tübingen et philosophe chrétien notoire, résume la trame de fond des événements historiques vous impliquant comme suit:

En dépit de la supériorité absolue dont jouissait la puissance militaire de Rome, les groupes de résistance armée n'avaient pu être éliminés. Ils avaient établi leurs bases surtout dans les montagnes sauvages de Judée. L'historiographe juif Flavius Josèphe, qui fait carrière dans les services romains, se plaint de ceux qu'il appelle, sans plus, comme les Romains, des "voleurs" ou des "bandits". "Ainsi, écrit-il, la Judée était infestée de brigands; et quand l'un d'eux avait réussi à réunir autour de lui une troupe d'insurgés, il se faisait roi, pour la perte de tous. Car, tandis qu'ils ne pouvaient infliger aux Romains que de légères pertes, ils s'acharnaient d'autant plus contre leurs propres concitoyens, jusqu'à s'entre-tuer les uns les autres."

Dans cette sorte de guérilla urbaine, les résistants liquidaient sans hésiter ennemis et collaborateurs au moyen d'un court poignard (en latin: sica). C'est pourquoi les Romains les appellaient les "sicaires" (les hommes aux poignards). L'insécurité s'accroissait périodiquement lors des grandes fêtes, quand d'énormes foules de pèlerins se rendaient à Jérusalem. Par mesure de précaution, le gouverneur romain (le procurateur) quittait alors sa résidence de Césarée, au bord de la mer, pour la capitale. Le gouverneur Ponce Pilate venait de faire ce déplacement au moment où le conflit entre Jésus et l'institution juive atteignait son point culminant. Mais indépendamment de cette péripétie, le procurateur avait toutes les raisons d'agir ainsi. Car dès le début de son mandat en l'an 26, ses constantes provocations avaient attisé l'esprit insurrectionnel, de sorte qu'une émeute pouvait éclater à tout moment. Au mépris de la plus sacrée des traditions juives que les Romains eux-mêmes respectaient, il avait fait transporter de nuit à Jérusalem les enseignes militaires ornées de l'image de l'empereur, c'est-à-dire de l'image qui faisait l'objet du culte impérial public. De violentes manifestations s'ensuivirent alors. Pilate céda. Mais lorsqu'il s'empara de l'or du Temple pour faire construire un aqueduc desservant Jérusalem, il dut étouffer la résistance dans l'oeuf. Et d'après Luc, il fit massacrer pour un motif quelconque une foule de Galiléens qui montaient à Jérusalem et, avec eux, les animaux qu'ils apportaient pour le sacrifice. Barabbas, que Pilate fit libérer à la place de Jésus, avait lui aussi participé à une émeute sanglante. En l'an 36, quelques années après la mort de Jésus, Pilate fut destitué par Rome à cause de la brutalité de sa politique.

Hans KUNG, Être Chrétien, 1978, Le Seuil, pp 205-206.

Par-delà le ton un peu geignard de cette description d'hagiographe revampé à la sauce historienne, figurent ici quand même un certain nombre d'allégations sur ce que l'on pourrait nommer, dans le jargon bureaucratique cyniquement délicat de notre époque, votre "style de gestion". Pourriez-vous, s'il vous plaît commenter cette description.

Paul Laurendeau

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Ave Paul Laurendeau!

Pourquoi t'adresses-tu à moi au pluriel alors que c'est bien moi et ma façon de gouverner que tu vises?

Je répondrai pour moi seul en tout cas. Puisque tu t'intéresses à la gestion, tu comprendras aisément que deux principes guident tout administrateur: prévoir et réagir promptement à ce qui n'est pas prévu. C'est tout ce que j'ai fait depuis que je suis Procurateur de Judée.

L'affaire de l'Aqueduc n'est rien d'extraordinaire. J'ai voulu simplifier l'accès de l'eau au Temple de Jérusalem et il était tout à fait normal que je puise dans le trésor des Juifs pour faire un travail qui leur profitait. Il y a eu des émeutes, mais elles se sont assez vite résorbées. Je ne vois pas ce qu'il y a de particulièrement brutal à envoyer mes soldats en civil armés de bâtons seulement pour faire taire ceux qui criaient afin d'éviter qu'ils ne déclenchent des troubles plus graves. Je sais, plusieurs soldats ont été un peu plus généreux en coups qu'il ne l'aurait fallu, mais cela n'a rien pour étonner quand on sait ce qu'ils endurent, entourés de ces pouilleux qui les traitent de haut.

J'ai agi en gouverneur responsable soucieux de maintenir l'ordre.

Ton théologien à la consonnance germanique me semble avoir un parti pris contre moi, c'est son problème pas le mien.

Tu m'apprends par ailleurs que je serai bientôt destitué. Je ne connais pas l'avenir, mais il y a quelque temps que je demande à changer de province. Mon prédécesseur Valerius Gratus a été ici pendant 11 ans. Après bientôt 10 ans de ce régime, j'aimerais bien voir ailleurs, dans les Gaules par exemple. Il me plairait beaucoup de visiter Burdigala où les plantations de vignes ont si bien réussi.

Mon style de gestion est le seul qui soit viable: prévoir et réagir promptement. Les historiens de ton temps manquent nettement d'objectivité.

Veux-tu plus de détail sur l'Aqueduc? C'est un très bel ouvrage.

Ave.

Ponce Pilate

 

       

 

       

paull@yorku.ca

      Procurateur, Salut!

Mes excuses respectueuses pour l'usage du pluriel. Il s'agit d'un idiotisme futuriste dont tu signales l'inanité à raison. Je le retire. Je trouve ta réponse conforme à ma vision de l'histoire, et je partage tes vues sur le manque d'objectivité des historiographes chrétiens. Une dernière question et je te laisse, car je sais que tu attireras bientôt des cohortes d'admirateurs. La citation de Flavius Josèphe nous fait comprendre que les "rois" et les "sauveurs" pullulaient comme vermine dans ton environnement socio-politique. Tu as donc dû, sous ton mandat, en supplicier un grand nombre, et du supplice qui marquait clairement dans l'imaginaire des masses la puissance de Rome: la croix. Une analyse historique hardie, mais que j'endosse, prétend que cette série de "rois" malandrins et de "sauveurs" de sac et de corde forma finalement, dans les faits autant que dans le souvenir, une sorte de nébuleuse tellement indésenchevêtrable que bien malin serait celui qui pourrait en démarquer un en particulier dans le lot. Tant et si bien que tout récit chantant les faits et gestes d'un de ces personnages particuliers ne peut être qu'un salmigondi légendaire de lambeaux des mésaventures entremêlées de tous les autres, dans leurs rapports de force malheureux avec ton administration et le Sanhédrin. Toi, témoin et acteur direct, que fais-tu de cette hypothèse?

le petit homme
Paulus

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Ave Paulus!

Tu as raison de revenir à des usages plus simples et plus vrais. Tu as aussi raison, et même ce curieux Flavius Josèphe, de dire que les sauveurs, rois et messies sont plus nombreux que les trèfles en une prairie du Latium.

À propos de ce Josèphe, je l'ai fait chercher par mes informateurs. J'attends encore quelques émissaires, mais je doute qu'on le trouve ici en Judée. Comment peut-il se prétendre témoin de mon gouvernement?

Tu me parles aussi de chrétiens. Ce mot vient du grec, il s'agirait de suivants du sauveur, du Messie, le christ en grec. Est-ce à dire que les Juifs ont reconnu leur messie et qu'il y a dans ton époque de ses suivants? Pauvre Empire!

Le reste de ta lettre me parle de récits chantant les faits et gestes de l'un des nombreux illuminés qui encombrent les places de toutes les villes de Judée. J'entends plutôt des rumeurs de temps à autre sur un tel qui fait des miracles ou un autre qui survit à sa mort, mais je me demande bien, en effet, comment l'on pourrait choisir l'un d'entre eux. Ils sont à peu près tous pareils. Je ne crucifie pas tous ceux qu'on m'envoie. Quand je me rends compte qu'ils sont effectivement criminels, conspirateurs et ennemis de Rome, je les fais exécuter, mais quand ils se contentent de délirer au grand jour et qu'ils n'ont pas de faction, je les retourne dans les rues auxquelles ils appartiennent.

Finalement, tu me promets des cohortes d'admirateurs. Je me méfie des Grecs quand ils font des cadeaux. Je m'amuse, bien sûr. Est-ce qu'on comprend encore cette expression en ton temps? J'ai déjà bien assez d'administrer les cohortes que j'ai à ma disposition.

Salut à toi!

Ponzius Pilatus

 

       

 

       

paull@yorku.ca

      Puissant procurateur, Salut et merci!

Flavius Josèphe est pour toi un anachronisme: il n'est pas encore né au moment où tu me parles. Tu seras pour lui une figure historique. Il mourra en 100 de l'ère de Kristos. Kristos c'est le tartiné, l'oint de la crème sacré d'un culte monothéiste terrible dont tu fus, ni plus ni moins, que l'involontaire accoucheur. Ton impact historique et philosophique, grand procurateur, est immense...

Mais peut-être as-tu connu ce ci-devant Kristos sous son nom réel: un vagabond galiléen qui s'appellait Yeshoua ben Youssef...

Paulus

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Salut Paulus!

Depuis que je corresponds avec le futur, j'expédie les affaires courantes avec encore plus de diligence. Je fais quelques passages dans le déambulatoire pour réfléchir à ce que j'apprends.

Chercher un Ieshua parmi les autres, ce n'était pas facile. Ici, tout le monde s'appelle Ieshua, Ioussef, Shimon, Iitsak, Moshe ou Iacoub. C'est vrai qu'un jour un grand prêtre m'a dit que tous les Romains s'appelaient Marcus ou Caius...

J'ai fait des recoupements avec ce que j'écrivais au correspondant Ildiko Kovacs. J'en suis arrivé à cette conclusion. Le misérable que j'ai voulu échanger contre Barrabas (en vain, ce qui n'a rien pour étonner) devait sans doute s'appeler Ieshua. Je crois me rappeler qu'il venait de Nazareth en Galilée. S'il était resté chez lui, il n'aurait jamais payé pour un autre.

Mais quand j'ai lu qu'on s'est inspiré de lui pour dater les événements, ça m'a complètement scié. J'ai bien dû arpenter le déambulatoire pendant une heure avant de m'en remettre. Ça va mieux. Je me suis lavé le visage et les mains, puis je me suis félicité de savoir que je mourrai avant que l'Empire ne soit transformé. Et par des gens attachés à un vagabond issu d'un peuple qui, après des années de civilisation romaine, n'a toujours pas appris à se tailler la barbe correctement.

J'ai fait ce que je devais faire. Si la sottise de nos descendants en a changé le sens, le tout-puissant Jupiter m'en est témoin, je ne l'ai pas cherché.

Vivement que je quitte ce pays de malandrins! Je serai heureux dans la douce Gaule, cher pays de ma vieillesse à venir.

Ave Paulus!

Pontius Pilatus, Praefectus Iudaeae

 

       

 

       

paull@yorku.ca

      Puissant procurateur,

Je comprends ton sentiment et le partage. Ajoute donc à cet embrouillamini que le Barrabas ayant fait l'objet du troc est, selon certains historiens, Bar Abba, c'est-à-dire le Fils de l'Homme. Or, la tradition voulant que Ben Youssef se soit lui-même copieusement auto-surnommé Fils de l'Homme tout au cours de son esclandre, certains penseurs polissons, que j'accompagne pleinement en iconoclastie, n'ont pas été très longs pour te soupçonner d'avoir interverti un fils de l'homme avec un autre. Ou un fils de l'homme avec un fils de dieu, dans le même seul et unique homme. Bref là, procurateur, tes judéens, tu les aurais un peu entourloupé dans les coins tous autant qu'ils sont, de façon à bien leur poudrer la sédition dans le blanc de l'oeil, si tu me vois... Ensuite, la diffraction dans la tradition historico-théologique aurait magnifié ce mirage, en en venant à dédoubler ou distinguer les bonshommes, dans cette scène-culte du "qui je largue?" - "qui je fouette?" "Yeshoua?" - "Bar Abba?". Pour parler net, comme tu sembles l'apprécier: je ne te sens pas tout à fait, là, sur cette histoire de Barrabas. Car en un mot, quand on exegetouille un brin, ça sent pas mal le roquet mouillé dans le jeu de quille des Yeshoua et des Bar Abba, en cette fameuse scène publique du jeudi soir... Pour le coup, je te supplie d'excuser ici le modernisme idiomatique un tantinet criard, mais il faut dire ce qu'il faut dire...

Enfin changeons un peu de sujet, gros cachottier. Celui-ci est par trop ressassé. Tu as donc fréquenté de vrais grecs antiques! Sont-ils à la hauteur de leur torride légendaire?

Paulus

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Salut à Paulus du futur!

Je revenais des thermes avec mon ami Honorius (l'Aqueduc sert aussi à ces commodités; il faut bien joindre l'agréablement utile à l'utile) lorsque j'ai trouvé ta dernière lettre sur ma table de travail.

Un mot en passant sur mon titre, puisque tu m'appelles Puissant Procurateur. J'ai signé selon les cas procurateur, gouverneur ou préfet, mais mon titre unique et officiel est celui de préfet. Cette fonction comporte deux attributions: celle de procurateur, qui doit lever les impôts et les tributs pour Rome; celle de gouverneur, qui doit faire respecter l'ordre et garder la province soumise.

Tes hypothèses sont hardies, Paulus. Ta façon de les exprimer, plutôt déroutante. Crois-moi, il n'y a pas eu de substitution. Je ne l'ai peut-être pas dit clairement, je ne me souviens plus si c'est à toi que je l'ai écrit: je crois seulement me souvenir que le vagabond échangé s'appelait Ieshua, lui aussi. Lui aussi, car il est certain que ce Barabbas-là s'appelait Ieshua. J'ai donc dû sacrifier un Galiléen ou un Samaritain, ou je ne sais trop, dont les partisans n'étaient pas très nombreux, et qui s'appelait peut-être Ieshua. Je répondais à la question demandant si j'avais hésité à condamner un Ieshua. Je n'ai jamais hésité à en condamner un, mais j'ai hésité à en libérer un, voilà.

Si cela peut te consoler, citoyen de l'avenir, je te révélerai ceci: le sicaire qui nous a enfin débarrassés du Barabbas le plus dangereux (car il y en a d'autres, des Shimon Barabbas, des Ibrahim Barabbas, et seq.) a obtenu une petite subvention romaine, une bourse pour étudier les institutions grecques.

Parlant de Grecs, ceux que je connais ne sont pas antiques, mais jeunes et bien musclés. Ils parlent un latin impeccable. Je constate avec plaisir que leur réputation méritée a traversé les siècles.

J'entends des cris dans la cour. Jupiter sait si c'est encore un Barabbas chef de bande ou un Ieshua vandale qu'on m'amène.

Ave!

Pontius Pilatus, Praefectus Iudaeae
         
         

paull@yorku.ca

      Merci Grand Préfet,

C'est fort bien formuler les pourtours de la principale énigme que ta civilisation légua à la mienne. Pour clore ce captivant échange, je n'aurai qu'un mot: SATISFECIT!

Paulus