Séjour en Gaule
       
       
         
         

ildiko@yorku.ca

      Monsieur Ponce Pilate,

Vous avez été procurateur de Judée pendant dix ans. Comme mon encyclopédie ne parle que sommairement de vous sans faire mention de votre séjour en Gaule, je suis ravie de pouvoir vous écrire directement et vous poser les questions suivantes. Y avez-vous été muté, rétrogradé ou exilé pour les raisons suggérées par le correspondant précédent. Mon encyclopédie suggère que la condamnation de Jésus à la peine capitale a marqué la fin de vos jours. Est-ce récupération?

Je vous remercie d'avance,

Ildiko Kovacs

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Ave Ildiko Kovacs!

Ton nom est difficile à prononcer pour moi et il me rappelle ceux que j'ai entendus à propos des peuplades barbares d'Outre-Rhin. Est-ce que ton peuple fait partie du Nouvel Empire? Tu es la deuxième personne à t'adresser à moi en usant du pluriel. Est-ce la mode dans le futur de confondre singulier et pluriel? Et que signifie cet appellatif de monsieur?

Quoi qu'il en soit, je suis un peu étonné de ta question. De quel Jésus parles-tu? J'en ai fait crucifier une flopée ces dernières années. Ce n'est pas un prénom bien rare, tu sais.

Je ne sais pas à quoi je penserai pendant mes vieux jours, mais il est douteux que j'aie à m'attarder sur l'un quelconque des nombreux va-nu-pieds que j'ai fait exécuter. As-tu d'autres précisions sur ce Jésus? J'arriverai peut-être à me rappeler celui auquel tu fais référence s'il n'y a pas trop longtemps qu'il a été supplicié. Ce n'est pas la partie préférée de mon travail, je ne jouis pas des condamnations à mort, mais l'ordre l'exige et je n'en ai aucun remords.

Pour terminer sur une note réjouissante, toi qui connais le futur, tu me dis que j'ai fait un séjour en Gaule. Cela me plaît bien, car j'ai demandé à y être muté. Comme je l'écrivais à un précédent correspondant, 10 ans en Judée, c'est beaucoup. Mes prédécesseurs n'ont pas fait plus de deux ou trois ans, à part Valerius Gratus à qui j'ai succédé qui a enduré ce pays de grincheux pendant 11 ans. J'aurais donc ce que je demande à l'Empereur? Voilà qui me remplit d'espoir.

Ave!

 

       

 

       

ildiko@yorku.ca

      Salut Procurateur, szervus! (expression que tu reconnaîtras sans doute et encore utilisée dans la langue à laquelle je fais référence, ci-dessous)

Mon prénom trouve son origine en la région que tu connais sous le nom de Pannonie et plus tard Transylvanie, le nord-est de la Dacie mais à ton époque, Procurateur, ce peuple venant de l'est n'y vivait pas encore et son origine un peu mystérieuse surtout en ce qui concerne sa langue et sa culture est encore débattue, langue prédatant celle que tu parles et ses ancêtres...

Le pluriel distingue l'étranger de l'intime ou du familier et l'appellatif "monsieur" évite toute utilisation de titre distinctif.

Je parle du Jésus que tu as hésité à condamner, paraît-il..., appelé Jésus-Christ, dont les disciples fondèrent une religion à laquelle un futur empereur de Rome se convertit... Mais toi, Procurateur, quels sont les dieux que tu vénères?

Salut,

Ildikó Kovács

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Salut donc monsieur Ildiko!

(Est-ce de cette façon que je devrais t'appeler?)

Je te remercie des renseignements sur tes origines et sur ton peuple. La Dacie, c'est une région encore bien barbare. Rome devrait y aller porter sa mission civilisatrice. Le Sénat s'y intéressera sûrement.

Un Jésus que j'aurais hésité à condamner? J'allais t'écrire que je n'ai jamais hésité grâce à la méthode expliquée au correspondant Paulus: Si c'est un séditieux, à la croix; si c'est un fou sans arme et sans disciple, à la rue.

Puis, je me suis rappelé que j'avais un jour hésité à libérer un prisonnier. C'était il y a six ans. Il y a une coutume à la Pâque (c'est leur fête du printemps chez les Juifs) de libérer un prisonnier (Rome se montre généreuse). La foule m'a réclamé Barrabas. L'arrestation de ce chef de bande était un de nos meilleurs coups. J'ai hésité à le relâcher, je voulais leur offrir un pauvre illuminé à la place. Il n'est pas impossible que ce soit un des nombreux Jésus qui sont passés par nos prisons. En tout cas, notre Barrabas, il nous a causé encore beaucoup de problèmes avant de se faire trucider par un sicaire.

Tu veux connaître les dieux que je vénère. Ce sont les dieux de Rome. D'abord Jupiter. Il n'y aurait pas d'Empire sans Mars, et il n'y aurait pas de vie sans Vénus. Quant à Mercure, c'est sûrement grâce à lui que nous pouvons échanger à travers le temps. Mais tu sais peut-être que nos empereurs se sont élevés au rang de dieux depuis Auguste, père adoptif de Tibère. Je vénère donc Auguste et Tibère.

Quelques dieux ont ma préférence hors ceux-là. J'ai un faible pour Bacchus (et je rêve de plus en plus à Burdigala). Je ne dédaigne pas Priape, et c'est pourquoi je ne tolère pas les mauviettes dans mon palais.

Je t'ai sculpté un portrait assez complet.

Je suis déçu d'apprendre qu'un futur empereur abandonnera nos dieux pour adopter un dieu qui serait passé par une croix dressée sur mon ordre. Cela me donne une importance incroyable.

Je te quitte, car je n'ai pas fini de régler les affaires courantes. Je dois recevoir un groupe de commerçants qui ont des doléances pour changer.

Ave!

Ponce Pilate

 

       

 

       

ildiko@yorku.ca

      Ave Pontius Pilatus!

Bien que l'impérialisme de Rome ait été étendu, que Rome ait vastement colonisé et imposé sa langue, Ildikó n'est pas latin, c'est un prénom féminin, non "christianisé", païen! Et monsieur est un appellatif réservé aux hommes. Je sais qu'à ton époque on ne correspondait avec des femmes que si elles étaient reines et belles, cela a changé. Nous savons écrire et les hommes nous disent leurs égales (nous n'en sommes pas encore convaincues, et il y a encore de la résistance...)

Tu as fait référence à ton correspondant Paulus, votre échange bien intéressant en ce qui concerne l'identité de Barrabas et Jésus en effet complète cette question. Et ton nom, procurateur, est à jamais lié à celui de Jésus-Christ! Excuse la nature irrévérencieuse de mes remarques, ô Préfet, mais vu de mon époque si Rome a vénéré Auguste et Tibère, des mortels, il n'y a rien d'incongru à ce que des disciples de Jésus, y compris des empereurs romains, le vénèrent...

Dans tes cultes, tu dis privilégier Bacchus et Priape. Ils te sont donc propices? Si la renommée de Burdigala est déjà établie, boit-on ses vins à Rome, les fais-tu importer en Judée? Quant au culte de Priape, à notre époque on le vénère encore et de façon privilégiée, pas sous ce nom mais cela contribue de façon importante à l'économie!

J'ai une dernière question à te poser. Est-ce que mon message t'arrive sous forme de tablettes?

Ave!

Ildikó Kovács

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Salut citoyenne Ildiko!

Tu excuseras mon retard. Ta lettre est la première à m'être parvenue sous forme de tablettes d'argile. Mon nouvel esclave ibère les a laissées tomber sur les tuiles de l'atrium. Ça m'apprendra à vouloir changer de modèle. Mon vieux celte rouspétait tout le temps, mais il ne cassait rien.

J'ai pu reconstituer ton message. Voici mes réponses.

Les femmes égales aux hommes? C'est une idée très novatrice, même choquante pour un Romain. Je ne crois pas que tu ne sois ni reine ni belle.

Les lettres du futur m'arrivent habituellement sous forme de volumen, quelquefois des tablettes de bois.

Mes rapports les plus officiels, je les fais écrire sur peau de mouton. Les longs comptes rendus, je les dicte à un scribe qui connaît un mode d'écriture abrégée. Quant à mes lettres personnelles, je les écris sur un tissu végétal.

On ne peut pas comparer un quelconque Ieshua, roi d'un troupeau informe, à ceux qui se sont hissés au sommet de l'Univers à la tête de l'Empire de Rome.

Il y a plusieurs décennies que les Romains cultivent la vigne en Aquitaine, à Burdigala, et plus longtemps encore dans la Narbonnaise. Les vins de Narbonne voyagent partout, ceux de Burdigala me semblent plus fins. J'en obtiens quelques amphores d'un ami qui les reçoit à Rome.

Quel lien fais-tu entre Priape et l'économie? Sous quel nouveau nom le vénère-t-on?

J'avoue prendre plaisir à ta correspondance, mais demande à l'éditeur de ne plus envoyer de tablettes d'argile, c'est dépassé.

Ave!

Pontius Pilatus, Praefectus

 

       

 

       

ildiko@yorku.ca

      Salut ô Préfet!

Merci d'avoir répondu à mon message d'autant plus que tu as eu à le reconstituer.

Tu as raison dans un sens, je ne suis ni reine ni belle mais les femmes à mon époque de par leur liberté se considèrent toutes reines et belles...

Est-ce que dans ton palais tu emploies des esclaves-femmes, ou les femmes le sont-elles naturellement, entièrement soumises, dans leur condition de femmes? Pourtant dans ton Panthéon, que je ne connais que sommairement, la superstition et le surnaturel ne faisant pas partie de ma vie, tu vénères aussi des déesses: Junon, Minerve, Vénus, Diane, Proserpine, je crois toutes aussi puissantes que les dieux. Ne serait-il pas naturel que toutes les femmes ayant les mêmes facultés que les hommes le soient?

Que des hommes se hissent au sommet d'empires, par quelque moyen que ce soit au nom de quelques idées que ce soient, le résultat, vu à travers l'Histoire, est le même, à mon avis.

Je suis ravie d'apprendre que tu peux aussi déguster les vins subtils et divins de Burdigalia, même en Judée. À travers les âges je peux donc lever ma coupe et dire: vive! ô Préfet!

Mon allusion à Priape, que les gens de mon époque vénèrent sans le savoir, était, et je demande ton indulgence, plutôt ironique. Le culte du corps, à Rome célébré par les Jeux comme chez les Grecs, fait marcher de nos jours toute une économie, avec des gymnases hyper-sophistiqués, de belles piscines, de nouveaux sports..., les relations sociales-mêmes en dépendent, chez les femmes comme chez les hommes. J'espère que j'ai réussi à te faire une esquisse de quelques-unes de nos habitudes. Pouvoir correspondre avec un illustre personnage de ce que nous appelons maintenant l'Antiquité, une période de l'Histoire qui m'a toujours fascinée, est un honneur et surtout un grand plaisir.

Ave!

Ildikó Kovács

 

       

 

       

Ponce Pilate

      Salut Citoyenne Ildiko!

Je rentre de Césarée. J'y ai vérifié une petite réparation au magnifique Tibériéum que j'y ai fait ériger.

Tu as de l'esprit Ildiko! Tu ferais une excellente matrone! Merci pour cette description de ta société!

Il n'y a pas de femmes esclaves dans mon palais. Mes cuisiniers sont grecs. Les femmes ne sont pas en général citoyennes. Les femmes de bonne famille le sont. Les déesses sont fort puissantes. Les hommes sont les hommes; ils font la guerre et conquièrent le monde.

Ton esprit est encore plus raffiné quand tu prétends n'avoir aucune superstition. Tu ne crois à aucun augure? À aucune force qui régisse ta vie ou ton univers? Que dire des différents cultes qui ont cours dans les pratiques de ta société? Es-tu si différente du monde qui t'entoure? Ta lettre m'a laissé une autre impression.

Ta perception de l'Histoire n'est-elle pas une croyance? Ce que tu vois à distance est une apparence rendue par un miroir insuffisamment poli.

Je lèverai aussi ma coupe de vin de Burdigala à ta santé. Ces vins de grande qualité nécessitent des épices plus fines et si peu de miel.

Ave!

Pilatus