Quid veritas |
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| Salut, Pardonne-moi de ne point utiliser ta langue, mais en cette époque décadente, elle est de moins en moins prisée et son enseignement risque, à court terme d'être supprimé dans les collèges et lycées. Je t'épargne les commentaires étymologiques concernant ces institutions, sachant parfaitement que tu entends le grec. Je souhaiterais être éclairée quant à ta personnalité.Te souviens-tu à l'heure présente avoir fait crucifier, sous l'accusation de sédition, un Galiléen du nom de Jésus, ce dans la sixième année suivant ta nomination en Judée? Dans l'affirmative, quelle était ta part de responsabilité dans cette condamnation? Quel a été le déroulement exact des faits et quel rôle ton épouse a-t-elle joué au sein d'un procès qui a changé la face du monde? Étais-tu capable, en tant que militaire, d'être aussi rompu à l'art de la dialectique qu'on l'a dit? Aimais-tu ou à tout le moins estimais-tu ton épouse? Que faut-il croire de l'évangile de Nicodème affirmant qu'elle envisageait une conversion au judaïsme? En ce début de troisième millénaire (millénaire dépendant d'un calendrier dont tu es involontairement le créateur), une production cinématographique récente (ta connaissance de la langue hellénistique te dira le sens du mot) te présente comme un homme tourmenté, aux facettes multiples, alors que ton image, en dépit des efforts des évangélistes pour t'innocenter, reste entachée d'infamie. Je me permets une suggestion: si le procès susmentionné n'a pas encore eu lieu dans ta présente existence, pourrais-tu faire en sorte que l'accusé, répondant au nom de Jésus, ait la vie sauve? Des milliers de vies humaines s'en trouveraient épargnées. Les morts seraient dans un autre camp mais lequel? Les paradoxes temporels m'ont toujours passionnée. Merci d'avance de l'intérêt porté à la présente requête! Respectueusement! Porte-toi bien Gelsomina |
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| Ave Gelsomina! Il m'a fallu du temps avant de répondre à ton long message. Mes occupations sont fort nombreuses. Tous ces Juifs qui se plaignent sans arrêt. Ils rédigent pétitions par-dessus pétitions. Ils menacent de se plaindre au Légat de Syrie. Ils ne sont jamais d'accord avec personne, pas même entre eux. Tu imagines ce que ce serait si nous les laissions se gouverner eux-mêmes. Heureusement que les Romains sont là pour leur apporter un peu d'encadrement et de paix. Tu présumes que je connais fort bien le grec. Mais, comme tu sais, cette langue riche et belle est très compliquée. Ma maîtrise de cet idiome est loin d'être aussi grande que je le souhaiterais. Le latin est tellement facile et propre au commerce. Pour la beauté, pour la rhétorique et pour la philosophie, c'est certainement le grec qui est le plus approprié. Tes questions sont nombreuses et volent sur moi comme autant de flèches d'une armée habile. Je ne puis répondre à toutes aussi simplement. La vérité dépend beaucoup de qui en décide. Et ici, c'est le droit romain qui en juge pour les causes qui nous concernent. Pour le reste, il y a quantité de coutumes locales. Certaines ne sont pas faciles à comprendre. D'autres ne sont que prétextes à soulèvement. Par exemple, ces apparitions fréquentes comme des pustules de rois de toute sorte, qui se contredisent et finissent par épuiser leurs fidèles. Je ne sais combien de Jésus j'ai dû faire crucifier. Les Youssef et les Iéchoua sont comme autant de taches sur un oiseau grivelé. Celui que je me rappelle le mieux, c'est Iéchoua Barabbas, que j'ai mis sous surveillance avant de le faire éliminer. La plupart de mes correspondants qui viennent de ton monde me disent que l'un de ceux qui ont été crucifiés, un Iéchoua, Youssef ou Shimon de Galilée ou quelque chose comme ça, est devenu un dieu puissant. Je ne suis pour rien dans les décisions aberrantes des générations qui me suivent. Tu me parles de ma femme. Je viens justement de recevoir une lettre de sa part. J'ai pris le temps de lui répondre longuement. Elle gère mes affaires à Rome, où j'espère faire un séjour prochain avant d'être muté en Gaule. Toutefois, Tibère tarde à me répondre, et je sais bien qu'il prend peu de décisions lui-même. Pour en revenir à ma femme, aucun indice ne me dit qu'elle est en train de devenir folle et qu'elle songe à prendre la religion de ces barbares dont j'ai la garde. Au contraire, ses rapports rares et détaillés montrent sa sagesse. Certes, un esclave grec rédige ses missives et les embellit d'emprunts rhétoriques de sa belle langue d'origine. Ce doit être agréable de voir ces images mouvantes dont tu me parles. On pourrait peut-être calmer les hordes frénétiques de Judéens excités si on les assoyait devant ces projections lumineuses. Mais, il ne faudrait pas que ça abrutisse aussi mes troupes. Que tes dieux te protègent, citoyenne du futur! Ave! Pontius Pilatus, Praefectus Iudaeae |