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Gérard 
écrit à

Peter Pan


Enfance et rapport avec les adultes


   

Cher Peter Pan,


Je ne connais pas tellement vos origines ni les raisons pour lesquelles vous semblez tellement souhaiter avoir une mère de substitution. Mais où est donc passée votre mère biologique et celles des autres «enfants perdus»? Un ami m'a expliqué que «perdu» signifierait «mort» et que le pays imaginaire serait le royaume de la mort, une sorte de paradis réservé aux enfants morts. En effet quand un parent a son enfant qui meurt, on dit qu’il a «perdu» son enfant. Vous et les enfants perdus seriez donc des enfants morts, perdus par leurs parents? De plus, il semble que, comme des spectres, vous ne vieillissiez pas, ne sembliez pas évoluer dans le temps et restiez bloqués dans une enfance infinie. Qu'en pensez-vous? Êtes-vous vivant? Êtes-vous mort?

Un autre ami m'a parlé d'une maladie mentale appelée le «syndrome de Peter Pan» concernant des adultes qui retomberaient mentalement en enfance. L'enfance n'est-elle pas une période de soumission aux adultes, à leur brutalité, à leur malveillance et à leur perversité? Les enfants sont toujours les premières victimes des violences des adultes, des privations quand la nourriture vient à manquer, des abus physiques, moraux et sexuels quand les adultes ont une perversité à défouler. Les enfants doivent toujours rendre des comptes aux adultes et doivent toujours payer le prix de leurs différents: enfants-soldats, enfants du divorce, enfants scolarisés, etc. Et malheur à l'enfant qui vient à ne pas satisfaire les ambitions de ses parents, la raclée n'est pas loin!

À titre personnel, je ne comprends pas ce que l'enfance a de si heureux ni pourquoi chercher à avoir une maman serait si important. La première chose que j'ai faite à ma majorité, ce fut de faire ma valise et de fuir mes parents. La première chose que j'ai faite quand j'ai quitté l'enseignement primaire fut d'aller porter un cierge à l'église pour remercier le Tout-Puissant de ne devoir plus jamais avoir à fréquenter les cancrelats de compagnons de classe que j'avais en primaire. Pour vous faire une idée des rapports que j'entretenais avec mes camarades de classe, des enfants de mon âge donc, elle se résumait à celle-ci: «toi, tu n'as rien à faire ici et si tu te fais trop remarquer ou ne te laisse pas gentiment racketter, on te crève».

Pour vous résumer mes rapports avec mes parents et les membres du corps enseignant (parents de substitution), elle se résumait à celle-ci: «si un terroriste s'introduit dans cette pièce et tire sur tout ce qui bouge au fusil mitrailleur, ne te tiens surtout pas à ma portée sinon je t'attrape par la peau du cou pour me servir de ta carcasse comme bouclier humain pour me protéger puis je jetterai ce qui restera de toi comme un sac de patates sur le premier tas d'ordures venu avant de passer mon chemin comme si de rien n'était sans remords ni regrets. Tu n'es rien pour moi et tu n'as rien à attendre de moi!» La réciproque était de même!

Si un terroriste s'était introduit dans cette pièce et avait massacré tout le monde sauf moi, je serais rentré en sifflotant à mon domicile comme si de rien n'était et me serais couché le sourire aux lèvres en me demandant si je n'aurais pas dû en profiter pour leur faire les poches!

Voilà ce que fut mon enfance: un constant combat entre le mépris, l'indifférence et la haine de personnes qui n'ont absolument rien à se dire et aucune valeur à partager! Le bonheur ne commence qu'à la majorité, quand on n'a plus de comptes à rendre aux «adultes», du moins plus aux mêmes.

L'enfance c'est l'horreur d'être le jouet des autres.

Respectueusement,

Gérard.


Cher Gérard,

C'est une très longue lettre que vous m'avez écrite, et elle semble un peu compliquée pour l'enfant que je suis. Nous ne connaissons pas notre mère biologique, nous étions trop jeunes pour nous souvenir d'elle. Les enfants perdus arrivent au Pays Imaginaire lorsqu'ils glissent de leur berceau, tout simplement, ils sont alors perdus par leur nourrice.

Je ne veux pas mettre en doute la parole de votre ami, mais est-il allé lui même au Pays Imaginaire pour raconter de telles sottises? Il me semble que lorsque quelqu'un de proche de vous meurt, vous dites que vous l'avez «perdu» aussi, ce n'est donc pas uniquement pour les enfants. Et puis, je ne me sens pas mort, bien au contraire! Je respire la santé et la jeunesse, et je ne vieillirai jamais, je ne serai jamais grand, jamais un adulte!

Wendy a parlé de moi et de son voyage au Pays Imaginaire à un certain Barrie qui a raconté mes aventures: si vous aviez lu le livre, vous sauriez que le temps ne se déroule pas de la même façon dans votre monde et dans le mien. Au Pays Imaginaire, chaque jour est une nouvelle aventure, loin des préoccupations futiles et ridicules des grands!
 
L'enfance est tout, sauf une période de soumission aux adultes. Moi je suis libre de faire ce qui me plaît, pour toujours. Je peux manger ce que je veux, faire ce qui me plaît, et je n'ai d'ordre à recevoir de personne, pendant que les adultes sont enfermés dans des bureaux à regarder des papiers tout pleins de chiffres en soupirant. Ils ne sont certainement pas libres. Vous dites vous-même que les adultes sont brutaux, malveillants et pervers, alors pourquoi devrais-je en devenir un?! Je suis bien plus heureux avec mon innocence d'enfant.

C'est vous autres, adultes, qui rendez les enfants malheureux, et c'est pour ça que ça continue, parce que les enfants que vous avez fait souffrir font à leur tour souffrir leurs enfants en retour, alors qu'au Pays Imaginaire, chacun respecte son voisin (sauf ce vieux Crochet, mais lui, c'est différent.)

Si les adultes sont tous désillusionnés comme vous, alors ça m'est bien égal de grandir. Grandir, c'est faire du mal aux autres, et à soi-même. Les adultes sont tous des pirates qui ne veulent que faire plus de mal autour d'eux. Vous n'avez pas eu une enfance heureuse, et c'est triste, parce que chaque enfant devrait être heureux. Mais votre dégoût de l'enfance vient du fait que la vôtre ne fut qu'une suite d'événements malheureux. Au Pays Imaginaire, jamais on ne grandit, on peut rire tant qu'on le veut, on entend les sirènes chanter, on chasse les Indiens tout en pensant aux prochaines bêtises que l'on pourra faire. Il n'est pas mieux que l'enfance, alors que vous autres, adultes, vous enfermez dans vos contraintes ridicules. Vous n'êtes pas plus libres que vous ne l'étiez enfant: pour être libre, il faut être un enfant, et savoir rêver.
 
Je vous quitte à présent, Clochette m'annonce que les garçons perdus viennent de se faire capturer par les Indiens, il faudrait que j'aille calmer le jeu, sinon ils vont les rôtir.

Peter Pan

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