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Troisième message, je sais, mais vous me fascinez!
Voilà ma question:
comment vous est venue l'idée de composer «La Périchole» inspirée du «Carrosse
du Saint-Sacrement»? Pourquoi ne pas avoir choisi «Carmen»? Était-ce pour
laisser sa part de gloire à Bizet?
Julie
Paris, le... etc etc 1880
Chère amie,
Vous me faites penser à
Bertolucci dans mon opéra «Il Signor Fagotto»! Quelle frénésie
épistolière!
Vous ne me dérangez pas, soyez en certaine,
cependant.
Alors, pourquoi «La Perichole»? Dame! Je ne sais que vous
répondre... Je ne savais pas que Mérimée avait traité le sujet. Je voulais
simplement que Meil et Hal me composent un livret pour notre Hortense. Nous
connaissions cette légende péruvienne, certes, et nous sommes donc partis de là.
Une saltimbanque musicienne, comment ne pas penser à notre chère Hortense? elle
a d'ailleurs été tout de suite enchantée de cette idée.
La magie du
théâtre a fait le reste.
«Carmen» est effectivement un sujet que
j'aurais pu traiter, mais, voyez-vous, il manquait un peu de cette gaité dont
j'aime à saupoudrer mes ouvrages. Jusque dans «Fantasio» il y a des traits
d'humour. Parce que la vie est ainsi, voilà tout: ni toute rose, ni toute noire.
Cependant, je suis admiratif quant au travail de Georges Bizet (que j'ai
découvert grâce à mon concours aux Bouffes Parisiens en 57...) et un peu triste
de voir que mes chers Meil et Hal ont travaillé autant avec d'autres après 1870.
Je n'ai obtenu d'eux que «La Boulangère a des écus» comme livret nouveau. Vous
ravivez en moi, en m'évoquant le souvenir de mes chers librettistes, cette
amertume qui a suivi leur abandon. Car ils m'ont bien abandonné, oui... Pas en
tant qu'amis, mais en tant que collaborateurs!
Mais vous, d'où vous vient
tant d'admiration à mon égard? Cette question ne cesse de me tourner dans la
tête!
En l'attente, chère amie, d'une nouvelle lettre de votre main,
Daignez recevoir mes témoignages d'amitié de la mienne.
Encore et
toujours à vous,
J.O.
Cher monsieur Jacques,
Mon «admiration» tient au fait que c'est votre
musique qui réussit à me remonter le moral dans mes heures les plus sombres...
Et aussi parce que récemment j'ai participé à l'une de vos œuvres («La
Périchole») en tant que choriste, et à part certains airs d'«Orphée aux enfers»,
je ne connaissais pas grand-chose de vous... Mea culpa!
Et comme j'aime m'intéresser à ce que je chante, j'ai
décidé de m'intéresser à vous! Et j'ai
été très surprise de rencontrer une musique aussi
gaie, des personnages amusants, des sujets satyriques... En clair,
j'adore! Il y a par contre quelque chose qui me «tracasse»:
beaucoup de vos œuvres ne sont malheureusement pas enregistrées
sur CD, comme «Le roi carotte» par exemple. Peut-être
qu'après tout que j'ai mal cherché!
Bien à vous,
Julie
Paris, 8 janvier 1880
Très chère amie,
Vous me voyez ravi de ce
que ma musique peut vous apporter! Vrai, je ne pensais pas qu'elle avait autant
de vertu!
Je suis un véritable pignouf: j'ai beaucoup de difficultés à me
figurer ce qu'est un «CD». Pourriez-vous m'expliquer la chose, je vous prie?
C'est du donnant-donnant! Je vous apprends des choses sur moi et vous m'apprenez
des choses sur vous! Et ne soyez pas timide, allez!
À vos pieds (prenez
donc garde à faire un pas pendant que je suis
dessous)!
Votre
Jacques Offenbach
Cher monsieur Jacques,
C'est vrai que j'oublie parfois que nous ne vivons
pas à la même époque! Alors, qu'est-ce qu'un CD? Vous me posez une colle! CD est
l'abréviation de «Compact Disc» (disque compact). C'est une galette de douze
centimètres de diamètre (je viens de mesurer!), très plate, dont l'une des faces
est recouverte d'une couche d'aluminium, sur laquelle on «inscrit» des données
numériques... Un peu compliqué à comprendre le fonctionnement, même pour moi!
C'est le descendant de l'enregistrement sur rouleau de cire, apparu en 1860, et
du phonographe, apparu dix ans plus tard!. C'est-à-dire que je peux écouter vos
œuvres chez moi, sur un appareil appelé «chaîne hi-fi»! Ça ne rend pas pareil
qu'au théâtre mais cela permet de mettre la musique à la portée de tout le
monde, même ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter des billets d'opéra.
Beaucoup de vos œuvres ne sont pas sur ces fameux CD, et ne sont plus jouées...
Dommage!
Julie
Paris, le 8 janvier 1880
Chère amie,
Ainsi donc il est possible
de faire de la musique avec des galettes? Vous riez-vous de ma crédulité? Mon
Dieu, si vous dites vrai, je cours chez la boulangère faire acheter une douzaine
de galettes!
Alors on peut aussi écouter les opéras sans aller au
théâtre? Quelle catastrophe! C'est la mort des théâtres! Et, sans vous offenser
jeune demoiselle, le prix d'un billet de théâtre n'est pas si élevé que cela, ce
me semble! Mes Bouffes-Parisiens ne désemplissaient pas et ce, de toutes les
classes sociales!
Encore et toujours (moins
l'Éternité).
Votre,
Jacques Offenbach
Cher monsieur,
Le CD est en effet un facteur de la mort des théâtres!
Quant au prix des places d'opéra, laissez-moi rire! Le moins cher que je
connaisse personnellement pour l'instant c'est dix € (Euros), en étant étudiant,
au dernier étage et mal assis... Sinon c'est à peu près trente-cinq Euros pour
être bien placé. Et ça c'est dans un petit théâtre de ma ville. Et au
Metropolitan Opera de New York, il y a des places qui s'élèvent à
cent-soixante-quatorze $ (Dollars)! Vous allez me dire: «mais qu'est ce que
c'est que les Euros et les Dollars?» Pour vous aider à vous y retrouver,
ci-joint une petite conversion:
1€= 6,55957 Francs
1$= 0,6367
€uros
Donc...
35€= 229,60 Francs
et
174$= 110,7858€=726,70
Francs
En anciens francs je ne sais pas ce que que cela fait, et je ne
sais pas quelle monnaie vous connaissez!
Bien à vous,
Julie
P.S. :
Ce ne sont pas des galettes mangeables, elles sont en métal, c'est leur forme
qui fait penser à une galette... Ou à un disque que l'on utilise au lancer de
disque.
Paris, le 8 janvier 1880
Chère demoiselle,
Tout dépend ce que
portent vos «galettes» musicales; je conçois tout à fait qu'elles puissent être
indigestes. Je pense notamment à quelques galettes fabriquées à Bayreuth.
Je me perds dans tous vos chiffres, jeune fille: je n'ai jamais
réellement su gérer un théâtre (je le sais pour avoir tenté deux fois) et
j'avoue ne pas y parvenir. Je ne conçois donc rien à tous ces nombres et, là
vrai, peu m'importe finalement. Un monde sans théâtre sera bien triste, mais
enfin, s'ils sont voués à disparaître, que peut-on vraiment faire, si ce n'est
retarder le moment fatal?
«Moment fatal! Hélas! Que
faire?»
Et si... et si... si... si... si... sol, ré, fa, do, mi,
ré...
Votre
J.O. |