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Mèche en folie 
écrit à

Jacques Offenbach


La chanson de Fortunio


   

J'ai le bonheur de faire partie d'un conservatoire où nous avons monté et donné en représentation «la chanson de Fortunio» trois fois déjà et avec, sans me vanter, beaucoup de succès, puisque la salle était à chaque fois remplie!

Dans la perspective de nouvelles représentations devant une salle plus importante en septembre, je souhaiterai vous adresser une ou deux questions d'interprétation.

Voyez-vous, je joue Fortunio dans cette pièce, et je voudrais savoir quelle sorte d'interprétation aurait votre préférence pour ce personnage si particulier. Devrait-il toujours être en colère ou hors de lui lors des scènes où il est présent? Ou au contraire doit-il garder un semblant de sang-froid jusqu'à la scène de son «explosion de colère», lorsqu'il croit surprendre sa femme et son second clerc?

J'aurais préféré dans un premier temps le laisser toujours en colère pour que le public rie de ses déconfitures, mais il est vrai aussi que le jouer comme un personnage sérieux qui perd progressivement ses moyens a eu un succès certain lors des représentations.

Ah, sinon, tant que je le peux, je souhaiterais vous demander quels sont les tics nerveux de Fortunio qui montreraient progressivement que sa colère s'accroît au fil des dialogues.


Paris, le 8 septembre 1880

Cher ami,

Vous me voyez ravi de constater que ce petit bijou se donne encore! Que de belles choses j'y ai mises, que de perles musicales... Vous l'aurez compris, j'aime beaucoup cet opéra et son livret fort habile. Avez-vous noté que «Fortunio» justement ne chante pas une note dans cet ouvrage? Puisqu'il n'est plus le Fortunio qu'il a été dans «Le Chandelier», il n'a plu à chanter cette chanson. C'est aussi pour moi un petit clin d’œil à l'anecdote de la création de cette chanson: Delaunay qui jouait Fortunio dans la pièce de ce fantastique Musset n'a pas pu interpréter ma mélodie, étant plus baryton que ténor! Eh bien, pourquoi Fortunio chanterait-il quelque chose dans mon opéra?

Trèves de plaisanteries. Votre question est des plus intéressantes: pour ma part, j'imagine un Fortunio aigri vis-à-vis de la pièce primitive de Musset à laquelle mon opéra fait suite. Il est alerte et pimpant dans celle-ci car il est jeune. Chez moi, il est jaloux de la jeunesse de Valentin: il se retrouve dans ce personnage mais avec nostalgie. Et il voudrait défendre à quiconque de pouvoir vivre sa jeunesse quand lui-même ne le peut plus. Il doit se montrer fin, spirituel: dans son dialogue avec Laurette, il est amoureux d'elle, mais son caractère aigri l'emporte, il ne peut s'empêcher d'être désagréable. Et s'il s'en voulait d'être comme ça, au fond? Car il doit s'en apercevoir, ce bon notaire! Votre solution de le faire progressivement basculer me paraît intéressante aussi. Vous pourriez l'affubler d'un tic de l’œil (un clignement?) combiné à un mouvement de tête ou d'épaule?

En espérant vous avoir éclairé,

Je reste votre dévoué
Jacques Offenbach

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