Nick
écrit à

   


Jacques Offenbach

   


Hortense, les contes et vous?
 

    Tout d'abord laissez-moi vous dire ma joie de pouvoir dialoguer enfin avec vous «en direct»!

Je suis l'une de vos ferventes... Comment dire? Fan? Trop moderne! Admiratrice? Trop «Festival de Cannes»! Adoratrice? Faut pas pousser tout de même! Bref, et pour faire court, vous êtes mon auteur classique préféré!

Ceci étant posé et valant pour toute la suite de nos échanges, j'ai deux questions qui me titillent depuis déjà un certain temps. La première est: est-il bien vrai qu'entre vous et mademoiselle Schneider...? Allez, cher maître, nous sommes entre nous! Hermine n'en saura rien, je vous l'assure: Dialogus sait se montrer discret!

Ma seconde question est plus sérieuse: j'aimerais savoir comment, si vous en aviez eu le temps, vous auriez finalisé les «Contes».

Grâce à un ami qui est plus fervent de vous que je ne peux l'être, j'ai en effet plusieurs versions de cet opéra et je me demande toujours laquelle aurait été «la vôtre»? Ou peut-être en auriez-vous choisi une autre à laquelle aucun de vos «arrangeurs», (voire «dérangeurs»), n'a encore songé?

En vous remerciant par avance de votre diligence, veuillez, je vous prie, agréer, cher maestro, etc...etc...

Nick

Paris, le 8 janvier 1880
 
Chère Nick,
 
«Qui de tout ça cancanne
Mérite un coup de canne!
Je lui flanquerais ma canne


Chante-t-on dans «La princesse de Trébizonde»... Est-ce de cette canne-là dont vous parlez quand vous faites mention du «Festival de Cannes»? Car, alors, il faudrait y inviter le prince Casimir : lui qui aime tant donner des coups de canne, il s'en donnerait à cœur joie!
 
Néanmoins, chère madame, vous me voyez ravi de savoir que ma petite musique ait su vous plaire et rougir face à tant de ferveur. Mais, je m'égare: «n'oublions pas pourquoi je vous écris».
 
Vous ravivez en moi le souvenir de ma chère Hortense, avec laquelle j'ai livré tant de batailles sur le théâtre des Variétés et remporté tant de victoires! Elle ne fut, pour moi, qu'une interprète et une amie. Qu'allez-vous diable imaginer? Je l'ai chérie comme interprète: que voulez-vous? Lorsque je l'ai engagée aux Bouffes parisiens, en 1855, elle venait de Bordeaux et personne ne la connaissait à Paris. Elle a fait ses débuts dans mon «Violoneux». Lorsque je la retrouvais pour «La belle Hélène» en 1864, quel chemin avait-elle parcouru! Et, je dois bien l'avouer, j'en étais... fier, c'est le mot. Mais il n'y eut rien de plus entre nous que de la sincère amitié.
 
A votre seconde question, maintenant, petite curieuse! Je ne sais ce que vous entendez par «si vous en aviez eu le temps» car je compte bien être à la première (du moins, je donnerais tout ce que j'ai pour y être), et je ne puis répondre que partiellement à votre demande. J'ai toujours eu l'habitude de mettre la dernière main à mes opéras après les premières représentations. Vous vous souvenez certainement des modifications que j'ai apportées à la «Grande-Duchesse» en ce qui concerne le grand final du deux (que j'ai coupé pour le remplacer par une simple et courte reprise du trio «logeons-le donc»). Je serais le premier étonné qu'il n'en soit de même pour les «Contes».
 
Du reste, je n'en suis, pour le moment, qu'au stade de la composition. Je la soigne tellement que j'ai composé deux airs pour la «Chanson d'Olympia». J'ai bien l'intention, cependant, de terminer l'opéra sur un grand ensemble que nous avons donné en concert chez moi, en 1879. C'est, d'ailleurs, à l'issue de ce concert que Carvalho a accepté de monter l'ouvrage à l'Opéra-Comique. Ce grand ensemble, j'en ai repris la musique d'une mélodie que j'ai composée sur un poème de Victor Hugo, «Espoir en Dieu», peut-être le connaissez-vous?
 
Mais comme vous le voyez chère amie, rien n'est réellement décidé pour le moment et, même si ma santé n'est pas très bonne, soyez sûre que je viendrais à bout de cet ouvrage qui me tient depuis 1873!
 
Vous me voyez, chère madame, à vos pieds, non pour les embrasser, mais pour y déposer ma musique.
 
Votre,

Jacques Offenbach
 
PS : auriez-vous constitué une société en mon nom votre ami passionné et vous-même? Si c'est le cas, j'en sollicite une adhésion!