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Marie
écrit à

Jacques Offenbach


De vos amours alors inconnus


   
Cher Jacob,

Pardonnez-moi ce ton familier, mais il est possible que vous et moi ayons vécu quelque amour de la musique ensemble, bien que vous n'en ayez rien su. En effet, j'aimais à vous écouter jouer sur votre violoncelle le soir, je m'asseyais alors sous votre fenêtre et pouvais rester des heures dans votre transe musicale où chaque son, chaque articulation avait sa place, chaque émotion rendue à son paroxysme... Je vous aimais dans votre musique, mais vous ne m'avez jamais prêté attention -cela était bien mieux ainsi.

Je n'ai plus entendu vos mélodies jusqu'à ce merveilleux «reine des îles», vous y étiez si bon! Mais alors, qu'est devenu votre cher violoncelle? Et vos amours, très cher Jacob, vous qui n'aviez d'yeux que pour la musique, avez-vous trouvé douce compagne pour vous inspirer?

Tendre Jacob, je vous supplie de me répondre, mon cœur se brûle de vos nouvelles, mes chansons sans cesse vous réclament, soyez mon remède je vous en prie, et ayez pitié de mon âme que la maladie consume peu à peu...

Sentiments,

Marie.

Chère Madame,

Vous me parlez de mon violoncelle: vous touchez là une corde sensible. Mon cher violoncelle, compagnon fidèle de mon arrivée à Paris, je l'ai toujours, dans son étui, dans un coin de mon cabinet de travail. Je le sortais lors des soirées familiales ou à l'occasion d'une fête organisée avec mes joyeux compères parisiens. Hélas, je ne puis plus véritablement en jouer ces derniers temps: je suis souvent cloué au lit, livré aux douleurs des rhumatismes! Mais je le regrette bien!

Quant à mes amours... Ne devriez-vous pas ne dire que «mon amour»? Car, enfin, je suis marié depuis plus de quarante années à ma chère Herminie! Elle est toujours pleine d'attention pour moi... Et je suis toujours plein d'affection pour elle! Savez-vous qu'elle me fait les poches lorsque je rentre à la maison, de peur que je ne cède à ma passion du jeu? Elle est ma plus fidèle collaboratrice! Si l'esprit parisien est au détour de quelques-unes de mes mélodies, Hermine est, elle, dans chacune de mes pages.

Tenez, l'autre jour, je terminais une page pour ma Belle Lurette (les couplets de la Statistique... J'espère que vous viendrez à la première, ce sont de jolis couplets que j'ai troussés là). Je la joue à Herminie, pour avoir son avis. Elle me le donne et, comme il n'allait pas dans mon sens, je la prie de sortir de mon cabinet de travail en lui disant: «ma chère amie, tu ne connais rien à la Musique!»... Une demi-heure plus tard, je revenais la chercher avec un nouvel air pour ces couplets.

Vous voyez donc, madame, un homme comblé d'amour et de musique dans son intérieur. J'espère néanmoins avoir répondu à votre question.

Votre dévoué,

Jacques Offenbach

P. S. : Vous m'appelez Jacob? Nous serions-nous connus à Cologne, par hasard?

(Suite le lendemain)

Chère amie,

Depuis que j'ai reçu votre billet hier, je ne cesse d'y penser. Vous me connaissez, mais je ne parviens pas à me souvenir de vous... Pardonnez à mon insuffisance de mémoire tout encombrée de musique.

Qui êtes-vous, chère Marie?... De quelle maladie souffrez-vous? Vous êtes venue à moi tel un fantôme du passé: vous êtes bien là mais je ne peux vous voir... Quel prodige!

J'ai accepté cette correspondance en pensant n'avoir qu'à répondre à des questions... Et voilà que j'en pose à présent!

Chère Marie,

Permettez-moi de présenter mes plus respectueux hommages à celle qui m'a rappelé ma jeunesse.

Tout à vous,

Votre dévoué,

Jacques Offenbach

Cher Jacob,
 
Veiullez m'excuser du retard de ma correspondance, j'ai quelques problèmes à écrire de par ma maladie qui me fait beaucoup trembler, les docteurs ne pensent pas me soigner, pardonnez-moi, mais je ne puis vous en dire plus...
 
Ne vous inquiétez pas, votre mémoire ne vous fait pas défaut: je ne suis qu'une illustre inconnue qui aimait à vous écouter le soir. Je suis heureuse d'entendre que vous avez trouvé une âme aussi généreuse que la vôtre pour vous accompagner, et que votre bonheur est bien réel. Vous méritez tant pour toute la joie que vous apportez à votre public lors de chacune de vos représentations ou dans chacune de vos créations...
 
Merci, très cher Jacob, merci de tout cœur de votre attention et de vos créations, et puisse chaque jour vous insuffler l'espoir et vous apporter l'inspiration...
 
Sincèrement,

Marie.

Paris, le 8 janvier 1880

Ma chère amie,

Vous me voyez en peine de vous savoir si souffrante. Vous êtes pour moi un souvenir, et, dame! il disparaîtrait aussitôt?

Si m'écrire vous cause quelque tracas, semble-t-il, venez donc me voir, nous parlerons de Cologne, de notre Cologne d'autrefois, la Cologne du Carnaval, la Cologne des beaux jours de la Jeunesse!

À part Albert Wolff, je n'ai que peu de connaissances originaires de là. Il ne me reste plus grand-chose, pas même la maison paternelle puisqu'elle a été détruite, d'après Albert. Vous m'aiderez à la faire revivre, avec ses fêtes et ses gâteaux délicieux que ma bonne mère faisait!

Et si je le peux, je reprendrai mon violoncelle, comme autrefois, et j'y referai le mirliton, les romances, tout ce que vous voudrez enfin.

Vous m'avez rendu mes beaux ans, rendez-moi donc visite à présent...

Votre bien dévoué (mais vieux),

Jacques Offenbach
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