Sind Sie fertig?
       
       
         
         

cbourgault@videotron.ca

      Guten Tag, Herr Nietzsche,

N'étant pas particulièrement experte pour déchiffrer mes propres idées, je suis bien en peine de le faire avec les vôtres, mais, encouragez-vous, ce n'est pas faute d'essayer! Je suis un esprit ouvert comme un livre.

Lorsque vous parlez d'un retour aux valeurs anciennes, plus aristocratiques, celles du plus fort, désignez-vous par là le fait de délester les faibles du pouvoir - les faibles étant toux ceux qui valorisent la faiblesse, la mort au détriment de la vie et font de la souffrance une vertu - ou bien est-ce réellement des propos anti-démocratiques? De la manière dont je vous lis, le pouvoir - du surhomme - n'a rien de politique, ni de misogyne d'ailleurs, mais il s'agit plutôt de l'homme libre, fort, délivré des dogmes sociaux et autres doctrines empoissonnantes, préférant la satisfaction de ses désirs au sentiment de culpabilité, à la privation et au ressentiment. Tout cela est bien loin des considérations sociales, mais pourtant, si chaque homme devenait surhomme, l'organisation sociale en serait automatiquement transformée, les valeurs de bases n'étant désormais plus les mêmes.

Je sais que ce n'est pas de votre temps, mais peut-être en avez-vous tout de même entendu parler. Il s'agit de l'éminent psychologue, Paul Diel. Le surhomme m'apparaît être le héros mythique de Diel, qui ayant sublimé et ses désirs et son esprit s'élève au niveau du dieu - et chute bien régulièrement aussi dans sa tentative. La divinité étant un peu cet état de l'homme grimpé sur sa montagne, n'est-ce pas?

Je vous propose une petite mise en scène. Imaginez un homme libre, élevé loin de tout dogme, propre des saletés de ce monde et ayant reçu une éducation favorisant la libre expression de ses désirs dans une juste mesure. L'idéal grec, quoi! Mais cet homme, ce dieu parmi les dieux, développe l'envie de connaître les hommes et fomente le projet - insensé - de devenir homme parmi les hommes, d'apprendre à se créer ce vide, ce néant angoissant, qu'il n'a pas, afin d'être comme les autres hommes. Que croyez-vous que cela puisse donner? L'enfant qui n'a été d'abord ni un chameau, ni un lion peut-il régresser au stade du chameau, par volonté pure, par désir de fuir sa trop grande solitude? et peut-être même refaire les étapes de son évolution par la suite... Que pensez-vous de cette idée?

Ich bin Ihnen sehr verbunden,

Fraülein Catherine
         
         

Friedrich Nietzsche

      Chère Fraülein Catherine,

Le mouvement démocratique est non seulement une forme de décadence de l'organisation politique, mais aussi une forme de décadence, c'est-à-dire de rapetissement chez l'homme, comme le nivellement de l'homme et sa diminution de valeur. Quant au parlementarisme, c'est-à-dire la permission publique de choisir entre cinq opinions politiques fondamentales, il flatte le grand nombre de ceux qui aimeraient paraître indépendants et individuels et combattre pour leurs opinions. Mais, à la fin, il est indifférent qu'une seule opinion soit imposée au troupeau ou que cinq opinions lui soient permises - quiconque s'écarte des cinq opinions fondamentales, aura toujours contre lui le troupeau tout entier. Votre mise en scène m'intrigue. Me décrivez-vous là le Nazaréen?

Bien à vous.

F. Nietzsche
         
         

cbourgault@videotron.ca

      Herr Nietzsche,

Je dois vous avouer que j'avais complètement oublié cette lettre. Vous avez dû être extrêmement occupé ces derniers mois. Merci beaucoup pour vos explications.

Je réfléchis énormément à l'influence du troupeau comme vous l'appelez. L'homme que je vous propose n'est pas le Nazaréen -pourquoi donc avez-vous cru que je parlais de lui? Je parle d'un homme élevé vraiment en dehors de ce monde. Pas un enfant sauvage, puisqu'il sait communiquer, lire, apprendre, etc. Mais tout ce que cet enfant sait de l'humanité se résume à ce qu'il en a lu. Ses parents, du moins, les deux personnes qui s'occupent de lui, sont des êtres solitaires, ayant fui ce fameux troupeau à cause de l'oppression. Ils n'ont ni inculqué leurs déceptions à l'enfant, ni les valeurs du moment. Cet enfant grandi, toujours loin de la «civilisation», et fomente finalement le projet de s'exiler de cette liberté, afin de prendre sa place parmi les hommes. Ma question est croyez-vous que l'homme porte en lui le désir de joindre la masse, même et surtout s'il ne sait rien de la masse? Croyez-vous que c'est un comportement inné ou tout simplement acquis? Ces valeurs que l'on nous dicte comme étant vérité absolue ne sont-elles qu'une manière rassurante de vivre, dont le désir de l'atteindre réside en chaque homme? Est-ce la peur qui nous pousse à joindre les rangs ou l'influence de notre éducation?

Bien souvent, on quitte un troupeau pour en joindre un autre. Mener une vie selon d'autres principes que ceux établis revient souvent à s'exiler de l'humanité. Dans ce cas, le sentiment d'appartenance n'existe plus. L'homme est-il bâti selon vous pour affronter cet état? Et que peut-il faire pour pallier le vide que laisse en lui la trace de ses semblables?

Au plaisir de vous avoir lu,

Fraülein Catherine
         
         

Friedrich Nietzsche

      Chère Fraülein Catherine,

Oui, je dois vous prier d'accepter mes excuses pour les longues attentes de réponses à vos lettres. Ma santé n'est pas très bonne en ce moment, et mes migraines empirent. J'ai effectué quelques voyages depuis votre première lettre pour changer d'air, mais il est difficile d'échapper aux migraines.

J'avais d'abord pensé que vous me décriviez le Nazaréen car vous décrivez votre individu comme «un dieu parmi les dieux (...qui devient...) homme parmi les hommes». Cela ressemble bien à notre Nazaréen, vous en conviendrez?

En tout état de cause, vous me demandez si l'instinct de masse de l'homme est inné ou acquis. L'Être est Volonté de Puissance. Les faibles, les esclaves, sont esclaves de leur propre faiblesse. Laquelle vient de ce que n'ayant ni la volonté ni le plaisir de vivre par et pour eux-mêmes, ils ont préféré -par haine de soi- ne pas être des «individus» et se diluer dans la promiscuité et le conformisme du brave bétail grégaire et du troupeau. Dans leur désir de se débarasser de leur sourd malaise et de leur sentiment de faiblesse, tous les malades tendent indistinctement à s'organiser en troupeau. Par nécessité naturelle, les forts ont tendance à se séparer autant que les faibles ont tendance à s'unir. Le fort, qui désire au plus profond de lui-même devenir son propre maître, se veut individu. Il refuse d'être un animal social et sacrificiel. C'est un esprit libre. Il marche sur ses voies propres et n'y renconte personne. Il a son chemin à lui. Il vit en individu souverain, autonome et supra-moral. Il tire sa force du plaisir de son être propre. Il résiste aux hommes du troupeau qui tentent régulièrement de briser les individus autonomes, indépendants et sans préjugés. Je vois dans la tradition étatique et sociale un obstacle à l'individuation: mais si l'on souhaite des hommes ordinaires et égaux, c'est parce que les faibles redoutent l'individu fort et préfèrent un affaiblissement général à un développement dirigé vers l'individuel.

Ce qui nous pousse donc vers le troupeau, c'est notre faiblesse. Devenons qui nous sommes. Des esprits libres. Des individus.

Et lorsque vous serez -pleinement- vous-même, vous n'aurez plus de vide laissé par la trace de vos semblables.

Bien à vous,

F. Nietzsche