Éric Lapointe
écrit à

   


Friedrich Nietzsche

     
   

Philosopher à coups de marteau

    Cher M. Nietzsche,

Je suis très enchanté d'écrire à un penseur aussi joyeux que vous.

En lisant votre oeuvre, je me suis demandé si le marteau avec lequel vous philosophiez servait à détruire ou à construire. À détruire quoi? Ou à construire quoi?

Salutations,

Éric Lapointe


Cher Monsieur Lapointe,

Le marteau que j'utilise ne sert ni à construire, ni à détruire, mais à ausculter, et plus exactement à ausculter des idoles. Il y a dans le monde plus d'idoles que de réalités: c'est ce que m'apprend le «mauvais oeil» que je jette sur le monde, et aussi la «méchante oreille» que je lui prête... Là aussi, questionner à coups de marteau, et, qui sait, percevoir pour toute réponse ce fameux «son creux» qui indique des entrailles pleines de vent - quelle jouissance pour qui, derrière ses oreilles, a d'autres oreilles encore, pour moi, vieux psychologue charmeur de serpents, qui sais forcer à parler haut ce qui voudrait se taire...

Bien à vous,

F. Nietzsche



Bonjour, M. Nietzsche,

Je crois comprendre, d'après votre réponse, que le marteau est en fait la sensibilité qui nous permet d'évaluer ce qu'ont de réel nos idées. Vous dites: «questionner à coup de marteau...», comme si le questionnement était une façon de sentir le monde de la pensée. Vous nommez même la jouissance de cette sensation que d'avoir, pour les choses de la pensée, des oreilles ou un nez.

Ces pensées m'inspirent une question que j'aimerais bien vous poser:

Qu'est-ce qui permet à l'homme d'enrichir la sensibilité son coeur?

Bien à vous,

Éric Lapoite



Monsieur Lapointe,

La sensibilité est la faiblesse du coeur. Tout ce qui est faible et a besoin de secours parle au coeur. C'est ce qui a amené l'habitude de désigner, par des amoindrissements et des affaiblissements dans l'expression, tout ce qui parle à notre coeur - donc, de le rendre faible et pitoyable, pour notre sentiment.

Il vaut mieux développer son oreille.

Bien à vous.

F. Nietzsche