Petite question
       
       
         
         

marieevedamar@hotmail.com

      Bonjour,

Je ne suis pas sûre de comprendre une chose. Comment pouvez-vous articuler les concepts de Grande Santé et de Volonté de Puissance avec une volonté de construire sa vie, ce qui devrait à mon sens être le but de toute philosophie «morale» (prenons, vous serez d'accord, ce mot avec un certain recul)? Ces deux concepts, accompagnés d'un grand déploiement énergétique, ne sont-ils pas condamnés à mener à l'épuisement, puisque l'énergie est dispersée plutôt que concentrée?

Merci de m'éclairer sur ce point.

Marie-Eve Damar

 

       
         

Friedrich Nietzsche

      Chère madame,

L'apparent dilemme que vous soulevez trouve sa solution dans le concept de l'Éternel Retour. La Grande Santé engendre la Grande Santé. L'énergie est toujours renouvelée, puisque l'énergie est Volonté de Puissance, vie créatrice. Tant que vous vivez, vous voulez, dans l'Éternel Retour. L'épuisement physique est encore Grande Santé. Mais l'épuisement de la Volonté ne saurait être. Il peut y avoir une apparence d'épuisement de la Volonté, qui est juste une ruse des faibles pour s'occulter à la Volonté.

Bien à vous,

F. Nietzsche
         
         

marieevedamar@hotmail.com

      Cher ami,

Je vous suis reconnaissante d'avoir répondu à ma question. Il y a cependant quelque chose qui m'échappe toujours (mais n'est-ce pas le propre de toute pensée?).

Si l'épuisement physique est possible et que la volonté n'en tient pas compte, puisqu'elle est infinie, la mort physique peut survenir, ce qui équivaut plus ou moins à la mort de l'individu. Cela me semble curieusement s'approcher de ce que vous condamnez, à savoir les contempteurs du corps. Ou alors vous considérez que la volonté est à l'écoute des limites du corps, et donc n'est pas infinie. Vouloir n'est pas pouvoir, même pour le surhomme. De toute façon, la puissance de vie c'est de vouloir, selon moi, et pas spécialement d'avoir les moyens de réaliser sa volonté. Merci de m'éclairer à nouveau.

Marie-Eve Damar
         
         

Friedrich Nietzsche

      Chère Madame,

La Volonté de Puissance intègre le corps. Vous pensez comme une angéliste, séparant le corps de la volonté. Mais la Volonté et le corps sont inséparables. C'est justement ce que ne comprennent pas les contempteurs de corps, qui pensent accroître leur âme en méprisant leur corps, dans un parallèle christique. Mais la Volonté n'ignore pas le corps, la Volonté n'est pas non plus à l'écoute du corps, la Volonté est le corps.

J'espère avoir répondu clairement à votre question.

Bien à vous,

F. Nietzsche
         
         

marieevedamar@hotmail.com

      Cher Monsieur (puis-je vous appeler Friedrich?),

Après moults essais plus ou moins infructueux pendant un an, je dois me rendre à cette évidence désolante: le corps que je suis est plus faible que les volontés qui l'animent (ne lisez pas qu'il anime). Je n'ose espérer encore pouvoir trouver la voie que vous suggérez dans votre philosophie «a-morale».

Suis-je donc partie intégrante de ce groupe grégaire des derniers hommes? Ou serait-ce que ladite philosophie est impossible à appliquer dans ce monde (qui est malheureusement le seul que vous et moi (re)connaissons), ce qui, ô insulte, la rapprocherait d'un, oserai-je?, idéalisme?

Bien à vous,

Marie-Eve DAMAR
         
         

Friedrich Nietzsche

      Chère mademoiselle,

La réponse à votre apparente impasse se trouve dans le concept de sélection. Mais ce n'est pas l'éternel retour qui sélectionne: c'est la pensée de l'éternel retour qui sélectionne. Elle fait du vouloir quelque chose d'entier. La pensée de l'éternel retour élimine du vouloir tout ce qui tombe hors de l'éternel retour, elle fait du vouloir une création, elle effectue l'équation vouloir = créer. Nous ne sommes donc pas dans le cas de figure (nihiliste) d'un mythe de Sisyphe qui refait éternellement un geste qu'il ne veut pas.

Vous avez un très joli prénom.

Bien à vous,

F. Nietzsche
         
         

marieevedamar@hotmail.com

      Cher Monsieur Nietzsche,

Quel honneur pour moi de recevoir ainsi des explications au bout de votre plume... Je vous en remercie.

Cependant...

Ce vouloir-vivre, cette volonté que vous invoquez dans vos livres me semble néanmoins toujours difficilement compatible avec le vouloir-tout, même la maladie, qui, malheureusement, peut conduire à la destruction de l'individu. Ou, alors, nous sommes dans ce qui me fait penser au mythe de Sisyphe revisité par Camus: tout vouloir, vouloir l'éternel recommencement (tiens, tiens) et accepter les «épreuves», même si elles semblent durer une éternité (voire l'éternité même, pour Sisyphe). Vouloir est donc absurde, puisqu'il implique porter en soi la volonté de sa propre destruction.

La philosophie que je pourrai (voudrais?) suivre au quotidien est bien éloignée de cela, puisque pour moi la mort de l'individu est la fin de tout, la fin d'un monde (du mien), et le philosophe doit protéger la vie, et aimer la vie à tout prix (sinon nous rentrons encore une fois dans une logique auto-destructrice et chrétienne du paradis dans l'au-delà).

Je dois avoir mal compris, étriquée dans ma logique post-catholique... (dont mon prénom est le témoin)

Éclairez-moi, s'il vous plaît, même si aujourd'hui la vie me semble simple et mon bonheur évident, mes questions me le semblent nettement moins...

(Mademoiselle) Marie-Eve Damar
         
         

Friedrich Nietzsche

      Chère Madame,

Votre angoisse vient d'une mécompréhension de ce qu'est la volonté. La volonté de puissance n'est pas une dictature sur le corps, mais elle se manifeste comme le pouvoir d'être affecté. Un corps a d'autant plus de force qu'il peut être affecté d'un plus grand nombre de façons. Mais attention: ce pouvoir d'être affecté n'est pas passivité. Il est affectivité, sensibilité, sensation.

C'est pourquoi la Grande Santé n'est pas incompatible avec la maladie. Le malade qui rejette sa maladie est dupe du ressentiment. Le malade dont la maladie est une manifestation de la volonté de puissance, qui la «veut» avec affectivité, a la Grande Santé.

Le corps n'est donc pas plus faible que la volonté... il n'y a que volonté, et si vous vous sentez en échec, c'est parce que votre volonté est trop faible, qu'elle n'a pas suffisamment le pouvoir d'être affectée.

Bien à vous,

F. Nietzsche