Nietzsche est mort |
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| B'soir, Frédéric, C'est vrai que seule la solitude évite l'isolement. Je me méfie beaucoup de ceux qui s'affichent bien partout. Moi je ne suis bien nulle part, avec ou sans les gens, heureux ou pas heureux, malheureux ou pas malheureux, tout ça ne m'intéresse pas. Il faudrait être inconscient pour être bien et je n'y arrive pas. Faudrait jouer du pipeau, comme Socrate avant le grand saut, et ne s'occuper de rien d'autre alors qu'à chaque seconde mille infirmations arrivent de je ne sais où et racontent chaque détail de l'insensé. Alors qu'est-ce qui reste? Le surhomme! C'est une farce qui n'amuse plus guère que toi et Nietzsche est mort. Alors quoi? Lâcher la nature humaine pour frayer avec l'animal? Se rabattre sur le sous-homme amnésique... Pfffff, Freud s'est ridiculisé avec ça... C'est bon pour les gogos. Rien à faire, y a que l'extase qui puisse le faire, se tenir en dehors en une contemplation hilare et ininterrompue arrachant immédiatement la glaise à la pesanteur, du moins la préfigurant à une transfiguration, ouais, et c'est pour ça que seuls les mystiques sont dans le coup bande de nazes, enfin quelques-uns, car en fait très peu passent la dernière vague, la plus effroyable, celle qui broie tout. J'ai toujours nettement entendu cette phrase de l'Apocalypse «Tout à coup le dragon fait tomber un tiers des étoiles dans la mer» comme «Tout à coup un tiers des mystiques sont devenus des porcs». Entre nous je connais peu de personnes qui ont aimé le Christ autant que toi, j'en connais, certes, mais pas tant que ça finalement. Salue-le de ma part je te prie. |
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| Cher Monsieur, Jadis, Zarathoustra avait lui aussi projeté son délire au-delà de l'homme, comme tous les visionnaires de l'Au-Delà. Le monde me semblait être l'oeuvre d'un dieu souffrant et torturé. Le monde me semblait être un rêve et l'invention d'un dieu; une fumée coloriée devant les yeux d'un divin mécontent. Bien et mal, et joie et peine, et Moi et Toi -j'y voyais une fumée coloriée devant les yeux d'un créateur. Le créateur voulait détourner les yeux de lui-même -alors il a créé le monde. Celui qui souffre trouve une joie enivrante à détourner les yeux de sa soufrance et à se perdre. Le monde me parut être un jour une joie enivrante et un moyen de se perdre. Ce monde, cet éternel imparfait, image d'une éternelle contradiction et image imparfaite -une joie enivrante pour son créateur imparfait:- tel m'apparut un jour le monde. Ainsi, je projetai moi aussi mon délire au-delà de l'homme comme tous les visionnaires de l'Au-Delà. Au-Delà de l'homme en vérité. Hélas, mes frères, ce dieu que je créai était oeuvre et folie humaines, comme tous les autres! Il était homme, pauvre morceau d'homme et de Moi: il venait de mon propre brasier et de mes propres cendres sur la montagne, j'inventai pour moi une flamme plus claire. Et voici! Le spectre me quitta! Pour moi qui suis guéri, ce serait maintenant une souffrance et une humiliation que de croire encore à de pareils spectres: une souffrance et une humiliation. C'est ainsi que je parle aux visionnaires de l'Au-Delà. Souffrance et impuissance -voilà ce qui a créé tous les Au-Delà, et ce bref délire du bonheur que seul connaît celui qui souffre le plus. La fatigue qui veut aller d'un bond jusqu'aux choses dernières, d'un bond mortel, une pauvre fatigue ignorante qui ne veut même plus vouloir: c'est elle qui créa tous les dieux, et tous les Au-Delà. Croyez-moi, mes frères! C'est le corps qui a désespéré du corps, qui, des doigts de l'esprit ébloui, a tâtonné le long des derniers murs. Croyez-moi, mes frères! C'est le corps qui a désepéré de la terre -il entendait parler le ventre de l'être. Alors il voulut percer les derniers murs avec sa tête, et pas seulement avec sa tête -pour aller de l'autre côté, dans «l'autre monde». Mais «l'autre monde» est bien protégé contre l'homme, ce monde inhumain et dénaturé qui est un céleste néant; et le ventre de l'être ne parle pas à l'homme, si ce n'est comme l'homme. En vérité, tout Être est difficile à prouver, et il est difficile de le forcer à parler. Dites-moi, mes frères, la chose la plus étrange parmi les choses n'est-elle pas encore la mieux prouvée? Oui, ce Moi et cette contradiction et cette confusion du Moi, c'est encore de son Être qu'il parle le plus loyalement, ce Moi qui crée, veut, estime et donne leur mesure et leur valeur aux choses. Et cet Être loyal, ce Moi -il parle du corps, et c'est encore le corps qu'il veut, même lorsqu'il invente et s'exalte et voltige avec des ailes brisées. Il apprend à parler, de plus en plus loyalement, ce Moi: et plus il apprend, plus il trouve de paroles et de louanges à l'égard du corps et de la terre. Mon Moi m'enseigna une nouvelle fierté que j'enseigne aux hommes: ne plus se cacher la tête dans le sable des choses célestes, mais la porter fièrement, en-tête terrestre qui crée le sens de la terre. J'enseigne aux hommes une nouvelle volonté: vouloir ce chemin que l'homme a suivi en aveugle, le juger bon et ne plus s'en écarter en rampant comme les malades et les moribonds! Ce sont des malades et des moribonds qui ont méprisé le corps et la terre, qui ont inventé le ciel et les gouttes de sang qui rachètent; mais même ces poisons doux et sombres, c'est encore au corps et à la terre qu'ils les ont pris! Ils voulaient fuir leur misère et les étoiles leur paraissaient trop loin. Alors ils soupirèrent: «Hélas! Puisse-t-il y avoir des chemins célestes qui nous permettent de nous glisser dans un autre Être et dans un autre bonheur!» -alors ils inventèrent leurs stratagèmes et leurs petits breuvages sanglants! Ils s'imaginaient être délivrés de leur corps et de cette terre, ces ingrats! Mais à qui devaient-ils le spasme et la joie de leur délivrance? À leur corps et à cette terre. Zarathoustra est indulgent aux malades. En vérité, ni leur manière de se consoler ni leur ingratitude ne le fâchent. Puissent-ils être convalescents et triompher d'eux-mêmes et se créer un corps d'une plus hautes espèce! Zarathoustra ne se fâche pas non plus quand le convalescent regarde tendrement vers son délire et rôde à minuit autour de la tombe de son dieu: mais ses larmes sont encore pour moi maladie et faiblesse du corps. Il y eut toujours beacoup de gens malades parmi ceux qui inventent et cherchent Dieu; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, et la plus jeune de toutes les vertus, qui s'appelle: loyauté. Toujours il regardent en arrière, vers des temps obscurs: alors, il est vrai, délire et foi étaient autre chose;la folie de la raison était à la ressemblance divine, et le doute était péché. Je les connais trop bien ces hommes qui sont à la ressemblance de Dieu: ils veulent qu'on croie en eux et que le doute soit péché. Je sais trop bien aussi à quoi ils croient eux-mêmes le plus. En vérité, ce n'est pas à l'au-delà ni aux gouttes de sang qui rachètent: c'est encore au corps qu'ils croient le mieux, et leur propre corps est pour eux leur chose en soi. Mais c'est une chose maladive: et volontiers ils sortiraient de leur peau. C'est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort, prêchent eux-mêmes les Au-Delà. Écoutez plutôt, mes frères, la voix du corps en bonne santé: c'est une voix plus honnête et plus pure. Le corps en bonne santé parle d'une voix plus pure et plus honnête: il parle du sens de la terre. Ainsi parlait Zarathoustra Bien à vous, F. Nietzsche |