Nietzsche contre Darwin
       
       
         
         

jeanfrancoisdipietro@globetrotter.net

     

Cher Monsieur Nietzsche,

Ayant déjà lu «La Volonté de Puissance» (avec beaucoup de circonspection en raison des circonstances qui entourent l'assemblage des fragments), je constate que vous vous situez à l'opposé de Darwin.

Auriez-vous l'amabilité d'étoffer votre conception de l'antagonisme Forts/Faibles en prenant bien soin de la distinguer des vues darwinistes dont les similitudes au niveau du vocabulaire ont fini par teinter vos écrits d'une perspective plutôt «biologisante»? Excellent «physiologiste» de nature, vous trouverez certainement les termes appropriés pour remettre les pendules à l'heure...

J'ose espérer que cette question ne vous offusque pas par sa candeur, néanmoins sachez qu'une mise au point s'avère nécessaire en cette époque du dernier homme où les faux-monnayeurs sont légion...

Avec tout mon respect,

Jean-Francois Di Pietro

 

       
         

Friedrich Nietzsche

      Cher Monsieur,

Pour ce qui est de la fameuse «lutte pour la vie», elle me semble jusqu'à présent plus souvent proclamée que prouvée. Elle peut avoir lieu, mais c'est l'exception: le caractère le plus général de la vie, ce n'est nullement la pénurie, la famine, c'est plutôt la richesse, l'opulence et même l'absurde gaspillage - là où lutte il y a, c'est lutte pour le pouvoir... Il ne faut pas confondre la nature avec Malthus. - Et même en admettant que cette lutte ait bien lieu - de fait, elle a parfois lieu -, son issue est contraire à celle que souhaite l'école de Darwin, et que l'on devrait peut-être souhaiter avec elle: elle se termine au détriment des forts, des privilégiés, des heureuses exceptions! Ce n'est pas en perfection que croissent les espèces. Les faibles l'emportent de plus en plus sur les forts: - c'est qu'ils ont pour eux le nombre, et c'est aussi qu'ils sont plus intelligents... Darwin a oublié l'esprit (c'est bien anglais!), or les faibles ont davantage d'esprit... Il faut avoir besoin d'esprit pour arriver à avoir de l'esprit - on le perd quand on n'en a plus besoin. Qui a la force se passe fort bien d'esprit. Par esprit, on le voit, j'entends la prudence, la patience, la ruse, la dissimulation, l'empire sur soi, et tout ce qui est mimicry (à quoi il faut rattacher une grande partie de la prétendue vertu).

Bien à vous,
F. Nietzsche