Musique de l'avenir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeanfrancoisdipietro@globetrotter.net

 

 

 

Au très distingué Friedrich Nietzsche,

Seriez-vous surpris si je vous annonçais que l'empire de la musique wagnérienne a poursuivi son expansion et que son influence se fait encore sentir de nos jours!!! Fort heureusement, de nombreux compositeurs bien cuirassés ont réussi à «digérer» Wagner et à se nourrir de ses trouvailles, enrichissant ainsi le monde de la musique d'une manière surprenante.

Cependant, la musique savante s'est hasardée dans des voies plutôt inattendues depuis votre départ. D'ailleurs, considérant les attentes que nourrissiez devant un avenir rempli de promesses, je serais ravi de connaître votre opinion sur la musique du 20e siècle. Peut-être pourriez-vous demander à Monsieur Dumontais de vous prêter quelques disques afin de mettre vos connaissances à jour et ainsi être en mesure de répondre à ces questions qui me tracassent:

1- Parmi les oeuvres du 20e siècle, reconnaissez-vous la musique qui aurait su fièrement représenter l'art dionysiaque que vous appeliez de vos voeux?

2- Comment avez-vous réagi en écoutant «Ainsi parlait Zarathoustra» de Richard Strauss, qui a voulu rendre hommage à votre oeuvre?

3- Vous qui avez tant fait de remontrances aux romantiques mais qui auriez sacrifié «tout le reste de la musique pour Chopin», lui-même romantique (infiniment plus raffiné que tous les autres, je vous le concède), pourriez-vous m'aider à distinguer ce qu'est un romantisme sain (Chopin) de ce qui ne l'est pas (Wagner)? La question est plus importante qu'elle n'en a l'air, croyez-moi, car, depuis les compositeurs de la période post-romantique, l'errance névrotique entre musique dite «cérébrale» et musique «pour le coeur» s'avère être le seul expédient... Et l'abîme qui sépare ces deux adversaires s'élargit sans cesse...

Je vous remercie à l'avance du temps que vous m'accorderez... en espérant que ces séances d'écoute ne ravivent pas les violentes migraines qui vous affligent.

Votre très reconnaissant lecteur,

Jean-Francois Di Pietro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Friedrich Nietzsche

 

 

 

Malheureusement, monsieur Dumontais ne réussit pas à me faire parvenir des instruments pour écouter la musique de votre époque. Cela me chagrine, soyez-en sûr.

 

Il y a une parenté étroite et intime entre le romantisme tardif des Français des années 1840 à 1850 et Richard Wagner. Ils ont en commun les mêmes aspirations les plus hautes et les plus profondes: c'est l'âme de l'Europe, de l'Europe une qui, sous la véhémente diversité de ses expressions artistiques, fait effort vers autre chose, vers une chose plus haute. Mais je me suis éloigné de Wagner lorsqu'il a fait retraite vers le dieu allemand, l'Église allemande et le Reich allemand: il en est d'autres qu'il a attirés à lui par cela même. Si le romantisme de Wagner tend vers le haut, sa musique, en tant que telle, est insupportable: on a besoin du drame pour délivrer de cette musique. La musique de Wagner, évaluée non dans l'optique et le caractère massif du théâtre mais comme une musique en soi, est tout simplement de la mauvaise musique, de la non-musique: je n'ai jamais rencontré personne qui ne le sache pas. Je respire difficilement quand cette musique commence à agir sur moi; qu'aussitôt mon pied se fâche et se révolte contre elle. Mon pied demande à la musique, avant tout, les ravissements que procurent une bonne démarche, un pas, un saut, une pirouette. Ce que quant à moi je demande véritablement à la musique: qu'elle soit de belle humeur et profonde comme un après-midi d'octobre, qu'elle soit désinvolte, tendre, une douce petite femme pleine d'abjection et de grâce. Oui, je donne, pour Chopin, tout le reste de la musique.

 

Bien à vous.

 

F. Nietzsche