Musique
       
       
         
         

adefossez@skynet.be

      Geachte Friedrich,

C'est une question un peu légère en comparaison des autres lettres que vous avez déjà reçues mais être superficiel est parfois bien agréable... N'auriez-vous pas voulu plutôt devenir musicien que philologue???

Bien à vous,

Alexander
         
         

Friedrich Nietzsche

      Cher Monsieur,

Votre question est loin d'être légère, elle est peut-être la question la plus fondamentale que l'on puisse poser.

Cependant, je suis surpris que vous ne connaissiez pas mes compositions: des Miserere, des Kyrie, des Chorals, des pages d'Albums, de très nombreux Lieder, un Oratorio de Noël, et surtout Manfred Meditation dont on a beaucoup parlé. En tout, de très nombreuses oeuvres.

D'autre part, j'ai beaucoup chanté, et surtout une Passion selon saint Jean qui m'a ému aux larmes.

Enfin, je joue du piano depuis que je suis enfant, et mes improvisations au piano ont été comparées avec bonheur à celles de Beethoven.

Et relisez mes livres, vous verrez que la musique y tient une place aussi importante dans la composition même des phrases, que les idées qu'elles véhiculent.

J'éspère avoir répondu à votre question.

Bien à vous,

F. Nietzsche
         
         

adefossez@skynet.be

      Cher Friedrich,

Merci pour votre réponse. Elle m'a permis en effet de me replonger dans votre oeuvre et d'y retrouver cette composition musicale dont vous parliez...

À cet égard, j'aime particulièrement un de vos aphorismes qui se trouve dans Aurore, le 250, intitulé Nuit et Musique «...oreille, organe de la crainte...». Ainsi vous ramenez l'origine de la musique à ce petit organe qu'est l'oreille.Vous éludez ainsi toutes ces définitions ennuyeuses et autres figures de style inutiles comme «musique, bruit de l'âme» (de Shopenhauer je pense) ou «les sons de l'inaudible» (d'après Jankélévitch...)

Ainsi, la musique est née de l'oreille... J'imagine la tête que tireraient certains de nos chers compositeurs si on leur disait que tout leur art est issu de ce petit animal craintif que fut l'homme, sans cesse aux aguets, proie et prédateur... Ainsi se développa cet organe, l'oreille. L'oreille développée permet à l'homme-animal de mieux survivre dans un monde hostile.

Pourquoi chaque fois qu'un auteur tente ainsi de rappeler les origines véritables de nos sens (flairer, pister, traquer... pour survivre), il est immédiatement sujet aux moqueries et au mépris de ses contemporains? Je ne doute pas que Richard Wagner a dû vous détester pour avoir réduit son art à cette origine préhistorique... Pourtant ce fut probablement en imitant le son des oiseaux (pour mieux les attraper...) que les premières notes de musique sortirent de la bouche des hommes. Peut-on douter qu'il inventa alors la plus belle chose qui fut et ce sans le savoir? Savait-il alors que, bien plus tard, Beethoven écrirait sa sonate pour piano «Das Lebenwohl» ou Bizet, «Carmen»?

J'espère ainsi avoir bien interprété votre aphorisme («Ce n'est que dans la nuit et la pénombre des forêts et des cavernes...») et vous remercie pour votre patience à mon égard.

Sentiments respectueux,

Alex
         
         

Friedrich Nietzsche

      Cher Monsieur,

Vous avez parfaitement compris mon aphorisme §250 dans Aurore. J'en livre un autre à votre lecture, pour sortir un peu des cavernes. L'aphorisme §217 dans Humain, trop humain, L'intellectualisation du grand art.

Bien à vous.

F. Nietzsche