L'Éternel Retour et l'extase dionysiaque |
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| Cher Friedrich Nietzsche, Votre concept de l'Éternel Retour, que vous dites libérateur, induit tout de même une certaine idée de fatalité. Permettez-moi de vous citer, à propos de l'Éternel Retour: «Tout a été là d'innombrables fois en ce sens que la situation d'ensemble de toutes les forces revient toujours.» (extrait du Gai Savoir) On se sent prisonnier d'une roue, qui tourne mais n'avance pas. C'est extrêmement frustrant, désespérant. Pour surpasser cette frustration et ce désespoir, il faut, selon vous, se réfugier, s'épanouir dans l'extase dionysiaque que procure la volonté de puissance, la volonté créatrice, l'exercice de l'art... À notre époque (en 2003), nous avons développé de nouvelles sciences, entre autres la science neurologique (qui consiste en l'étude des cellules du système nerveux central et des neurotransmissions). La neurologie permet de connaître les mécanismes chimiques et électriques qui entrent en jeu lorsqu'une personne ressent des émotions fortes (comme la colère, le désir sexuel ou la peur). Il est établi et reconnu de nos jours, que l'état que vous décrivez sous le nom d'extase dionysiaque trouve (comme toutes les émotions ressenties par l'homme) son explication dans le cerveau et son groupement de neurones (les neurotransmetteurs impliqués sont principalement la dopamine, la noradrénaline, l'adrénaline et la sérotonine). Un état très proche peut même être provoqué artificiellement par l'absorption de drogues psychostimulantes (le sulphate d'amphétamine, par exemple). J'ai conscience de développer un point de vue très matérialiste. Mais veuillez malgré tout accorder quelques secondes d'attention à ma question: pensez-vous que l'état d'extase dionysiaque puisse se résumer à la thèse neurologique exposée ci-dessus? J'espère que non. La dépasse-t-il? Si oui, et je pense que ce sera votre réponse, comment, sur quels plans, votre extase dionysiaque dépasse-t-elle mon explication électrico-chimique de neurologiste? Cordialement, |
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| Cher monsieur, L'extase dionysiaque n'a rien à voir avec les sécrétions neurologiques. Il faut essayer de comprendre Dionysos par son opposition à Zarathoustra. Zarathoustra est celui qui a la force du lion, la force affirmative de la négation, la force de destruction des valeurs. Mais si je philosophe à coups de marteau, c'est également parce que le marteau sert à sculpter autant qu'à détruire. C'est le rôle de Dionysos. Si la destinée de Zarathoustra est l'Éternel Retour, qui produit le Surhomme, par la Volonté de Puissance, alors Dionysos est le principe inconditionné de l'affirmation, c'est-à-dire le principe de transmutation des valeurs. Si la danse, par exemple, chez Zarathoustra est la puissance de transmutation des valeurs, de lourd en léger, elle est par rapport à Dionysos le principe de cette transmutation, c'est-à-dire le devenir, et l'être du devenir, le joyeux auquel s'oppose le nihilisme. L'extase dionysiaque est un pricinipe fondateur qui dépasse les histoires de poison dont les derniers hommes se servent pour faire des rêves agréables et avoir une mort agréable. Bien à vous, F. Nietzsche |