Les hauteurs de Zarathoustra
       
       
         
         

adefossez@skynet.be

      Cher Friedrich,

Pour ceux qui comme vous ont atteint les hauteurs de Zarathustra, l'air devient vite froid et piquant (c'est un air vif). Cette altitude est insupportable pour ceux qui ne sont pas faits pour lui... Dès lors votre surhumain est-il condamné à la solitude? Devrait-il même rechercher cette solitude et éviter le commerce des autres hommes comme vous le faites vous-même?

Deuxième question ou plutôt réflexion, je pense personnellement qu'Hamlet est le modèle parfait de votre surhumain (je préfère traduire «Ubermensch» par «surhumain» que par «surhomme» pour éviter de regrettables confusions). Hamlet est en effet un être dont l'âme a soif de faire le tour de toutes les valeurs, il est l'illustration même de la grande santé...

Êtes-vous d'accord avec moi? (Vous me feriez un grand honneur de l'être..)

Je vous souhaite un bon séjour à Sils Maria où vous vous trouvez sûrement et espère que vos migraines ne vous font pas trop souffrir...

Bien à vous,

Alexandre

 

       
         

Friedrich Nietzsche

      Cher Monsieur Defossez,

Aujourdhui, alors que la bête de troupeau arrive seule aux honneurs et seule à la dispensation des honneurs en Europe, alors que l'«égalité des droits» pourrait se traduire plutôt par l'égalité dans l'injustice: je veux dire dans la guerre générale contre tout ce qui est rare, étrange, privilégié, la guerre contre l'homme supérieur, l'âme supérieure, le devoir supérieur, la responsabilité supérieure, la plénitude créatrice et dominatrice -aujourdhui être noble, vouloir être pour soi, savoir être différent, devoir vivre seul et pour son propre compte sont des choses qui rentrent dans le concept «grandeur» et le philosophe révélera en quelque mesure son propre idéal en affirmant: «Celui-là sera le plus grand qui saura être le plus solitaire, le plus caché, le plus écarté, l'homme qui vivra par-delà le bien et le mal, le maître de ses vertus, qui sera doué d'une volonté abondante; voilà ce qui doit être appelé de la grandeur: c'est à la fois la diversité et le tout, l'étendue et la plénitude.»

La solitude est nécessaire pour un temps afin que l'être s'amplifie et s'imprègne -qu'il guérisse et qu'il devienne dur.

Mais le Surhomme qui affirme la vie, est-il atteint par la solitude?

Pour ce qui est de Hamlet, je ne pense pas qu'il soit le modèle parfait du Surhomme, mais je crois qu'il a en effet d'énormes points communs avec le Surhomme. Hamlet est d'une certaine manière la première pâle mais authentique vision du Surhomme. Bien vu, cher Monsieur.

Mes migraines me font effectivement souffrir, mais je vous remercie de prendre des nouvelles de ma santé.

Bien à vous,

F. Nietzsche