Le nihilisme (2)
       
       
         
         

claire.bourges@wanadoo.fr

      Bonjour Friedrich,

Ne penses-tu pas que le nihilisme est dépeint d'une façon bien trop noire? Qu'il doit naturellement y avoir, dans l'évolution de pensée du nihiliste, un chemin final menant vers la joie? La vie n'est-elle pas juste une série insensée de moments pendant lesquels il faut, après en avoir bien compris le fonctionnement par un questionnement rationnel de la condition humaine, essayer d'optimiser les moments de bonheur? Personnellement, je vois tous ces nihilistes enragés comme les enfants perdus de l'Histoire. Ils tâtonnent, ils ne comprennent pas. C'est trop grand, le néant est trop spacieux pour leurs égaux gonflés par une enfance catholique. Leur rage et leur désintérêt face à toute forme d'humanisme n'est pas un symbole d'actualisation intellectuelle réussie, mais plutôt d'un médiocre assèchement de ce questionnement postérieur au refus de religion et valeurs morales. Cette étape, bien qu'importante, doit être dépassée. Le nihiliste dont je parle y est resté scotché.

Qu'en pensez-vous?
         
         

Friedrich Nietzsche

      Chère madame,

Le simple fait de se demander si le non-être ne vaut pas mieux que l'être est à soi seul une maladie, un signe de décadence, une idiosyncrasie. Le mouvement nihiliste n'est que l'expression d'une décadence physiologique.

Le nihiliste philosophe est persuadé que tout le devenir est absurde et vain; or il ne devrait pas avoir le droit d'être absurde et vain. Mais d'où vient ce jugement: «Il ne devrait pas»? Mais où prend-on qu'il doive avoir un sens, pourquoi le mesurer à cette toise? Le nihiliste croit au fond que la perspective de cet être vide et inutile produit sur le philosophe une impression de mécontentement, de vide, de désespoir. Cette opinion contredit à notre sensibilité philosophique plus raffinée. On aboutit à ce jugement absurde, que le caractère de l'existence devrait faire plaisir au philosophe, si tant est qu'elle veuille subsister...

Vous dites que vivre, c'est optimiser les moments de bonheur. Alors que vivre, cela veut dire rejeter sans cesse loin de soi quelque chose qui tend à mourir. Vivre, cela veut dire: être cruel et inexorable pour tout ce qui en nous n'est que faible et vieilli, et pas seulement en nous.

Bien à vous,

F. Nietzsche