Le massacre de votre pensée |
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| Cher Monsieur, Que pensez-vous du massacre que les nazis et la droite en général ont fait de votre pensée? Merci et bien à vous, Antonio Laguardia |
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| Cher Monsieur Laguardia, J'ai écrit: «Je frémis en songeant à ceux qui se réclameront de moi dans cinquante ans...». Et n'avais-je pas raison de frémir?! La médiocrité de la tentative de récupération de mes idées par la République de Weimar, déjà, puis par le national-socialisme, est consternante. Interpréter le Surhomme en termes racistes, transformer le «César avec l'âme du Christ» en «aryen blond aux yeux bleus», la Volonté de Puisance en volonté d'agression, c'est méconnaître et défigurer ma pensée. N'ont-ils pas lu mes textes? Dans Le Gai Savoir: «Non, nous n'aimons pas l'humanité; mais d'autre part, nous sommes bien loin d'être assez «allemand» au sens où le mot deutsch a cours aujourd'hui, pour nous faire les «porte-parole du nationalisme et de la haine raciale», pour nous réjouir de l'infection nationaliste grâce à laquelle à présent les peuples en Europe se barricadent l'un contre l'autre et se mettent réciproquement en quarantaine. Nous sommes trop désinvoltes pour cela, trop malicieux, trop gâtés, mais aussi trop avertis, nous avons trop «voyagé», nous préférons de beaucoup vivre sur les montagnes, à l'écart, «inactuels», dans des siècles passés ou à venir, rien que pour nous épargner la colère silencieuse à laquelle nous serions condamnés en tant que témoins d'une politique qui rend l'esprit allemand stérile en le rendant vaniteux, et qui de surcroît est une petite politique: pour que sa propre création ne se décompose aussitôt, ne lui faut-il pas la situer entre deux haines mortelles? Ne faut-il pas qu'elle vise à éterniser le morcellement de l'Europe en petits états?» En 1884, j'écrivais: «L'Allemagne, l'Allemagne par-dessus tout» -est peut-être le mot d'ordre le plus stupide qui ait jamais été donné. Pourquoi justement l'Allemagne?- est ma question: si elle ne veut pas, ne représente pas, n'expose pas quelque chose qui ait plus de valeur que ce que représente jusqu'ici toute autre puissance! En soi ce n'est qu'un grand État de plus, une idiotie de plus au monde.» Et toujours en 1884: «L'élément allemand, un bon ferment, n'est pas fait pour dominer. La domination qui s'exerce en Europe n'est allemande que parce qu'elle a affaire avec des peuples séniles et fatigués, c'est sa barbarie, sa culture tardive qui lui donne sa puissance.» Bien à vous, F. Nietzsche |