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Mon cher virtuose,
Pardonnez ma curiosité, mais n'auriez vous
pas eu un léger coup de foudre pour une belle femme du nom d'Aloysia
avant votre belle et dévouée Constance Weber? Ne vous étiez vous pas
fait rejeter par cette femme ayant un caractère de feu?
En
attendant une prochaine réponse de votre part, votre fidèle et dévouée
servante, porte-parole de votre musique et de votre nom. En parfaite
harmonie avec vous,
Julie
À ma dévouée et fidèle servante Julie,
Vous touchez là à un
sujet sensible et qui me fâchait encore il y a quelque temps... Je
n'ose croire qu'il y a déjà dix ans que je connais Frau Lange (puisque
tel est le nom de la sœur de ma femme aujourd'hui). N'y voyez pas là
quelconque amertume, bien que la blessure qu'elle m'a laissé au cœur ne
se soit jamais complètement refermée, mais cette jeune femme est bien
aujourd'hui la plus décevante et insipide créature qu'il m'ait été
donné de voir. Elle n'a pas fait grand-chose pour sa mère et semble
aujourd'hui un fardeau pour son mari. Je ne lui laisse qu'une qualité,
sa voix incomparable, qu'elle mit par ailleurs au service de mes opera seria de temps à autre.
Je
m'égare et ne réponds guère à votre question... Il est vrai que revenir
sur ce douloureux souvenir m'est pénible. Mais pour vous éclairer,
sachez qu'en effet j'eus l'honneur de rencontrer (cela me semblait, à
l'époque de mes vingt ans, un honneur) Fräulein Weber à Mannheim.
J'étais alors sur le chemin de Paris avec ma mère. Comment n'aurais-je
pas pu être séduit par cette voix qui maîtrisait parfaitement les airs
les plus difficiles, assortie des mille grâces dont la nature avait
bien voulu lui faire don? J'eus beau lui promettre d'en faire une
cantatrice au succès immortel, de l'emmener en Italie dès mon retour de
France: en dépit des promesses qu'elle-même m'avait faites, j'eus le
déplaisir de ne retrouver que des yeux froids et des gestes convenus à
mon retour. Aloysia avait le cœur changeant, et cela brisa le mien.
Voilà,
très chère Julie, mon histoire avec cette jeune personne, aujourd'hui
ma belle-sœur, que je ne recroise que de temps à autre et pour des
raisons strictement professionnelles. Dans le fond, à voir la mine de
son mari, je suis bien aise qu'elle ne soit point devenue ma femme.
Mais
vous-même, porte-parole de ma musique, puisque vous vous nommez ainsi,
qu'est-ce qui vous porte à dire que vous êtes en parfaite harmonie avec
moi? Cela m'intrigue et me touche à la fois.
Que votre plume coure vite vite sur le papier et me réponde!
W.A Mozart
À mon cher Wolfgang Amadeus Mozart,
Si je vous dis que je suis en
parfaite harmonie avec vous, c'est parce que, lorsque j'écoute l'un de vos
opéras, je me sens proche de vous. Un peu transportée aussi. Vous êtes à mon
sens la personnalité la plus marquante du XVIIIe siècle. Ce qui me
paraît étrange néanmoins, c'est votre facilité à utiliser les technologies de ma
génération. Sans vouloir vous vexer par ma question, est-ce que vos fautes
d'orthographe sont dûes à la manière dont on écrit à votre époque ou sont-ce
simplement des erreurs d'inattention?
Surtout ne vous fâchez pas contre
moi pour ma curiosité déplacée!
Votre dévouée et fidèle
servante,
Julie.
Diable! Vos flatteries n'ont d'égales vos piques. Vous me voyez fâché de n'avoir
pas su à cette heure si tardive tenir correctement la plume ni aiguiser
suffisamment mon esprit pour vous écrire une lettre bien tournée et sans faute.
Pour ma défense, j'arguerai simplement avoir trop abusé du vin ce soir en
compagnie de mon fidèle camarade Emmanuel, et je ne vois plus aussi
clair!
Veuillez donc excuser, très chère, fidèle et dévouée servante, ma
défaillance nocturne.
Je suppose néanmoins que ma plume a été plus agile
sur la partition, puisqu'elle a provoqué chez vous des transports qui traversent
aussi bien les siècles!
Trazom (jugez ainsi de mon état, je n'écris même
plus à l'endroit)!
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