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Charles 
écrit à

Wolfgang Amadeus Mozart


La technique fait-elle le bon musicien?


   

Bonjour monsieur Mozart,

Musicien amateur de mon état, je me suis toujours posé une question, qui selon moi, est essentielle: comment faire sonner une ronde? Rien qu'une ronde? J'entends en ce sens: comment donner de l'émotion, de la sincérité, de l'authenticité à ce fragment temporel de quatre temps?

Par extension, cette question en amène une seconde. Le «bon» musicien est-il obligatoirement celui qui possède un bagage technique conséquent? Je pense à l'un de vos successeurs futurs, du nom de Paganini, qui écrira des «Caprices». Interprétés au violon, ceux-ci témoignent d'une technique instrumentale époustouflante. À ce point, la légende veut que ce musicien ait signé un pacte avec le Diable pour acquérir une telle maîtrise technique de son instrument. Pourtant, et c'est là un point essentiel, un instrumentiste possédant un bagage technique des plus réduits, mais capable de rendre compte d'une réelle émotion, d'une réelle valeur poétique au moyen de deux notes jouées, au demeurant, simplement, peut-il être, selon vous, considéré comme un «bon» musicien?

Je me permets ces remarques car, voyez-vous, à mon époque, la musique a épousé une trivialité exceptionnelle. Aspect positif me direz-vous. Certes, je vous l'accorde. Mais il est des guitaristes, par exemple, capables de jouer des sextolets à cent vingt à la noire comme des cerises sur un cerisier à la mi-juin. Toujours à mon époque, il y va de ces musiciens dotés d'une technique impressionnante, mais qui au bout de dix mesures sont d'un ennui incommensurable. A contrario, il est d'autres individus qui, en dépit de leur technique réduite à sa plus simple expression, sont capables de prouesses émotives impressionnantes. Finalement, un versus entre l'intelligible et le sensible.

En conclusion, peut-être faut-il un savant mélange des deux? Et là, apparaîtrait la solution, la réponse, pour réussir à faire sonner cette ronde!

Sincèrement,

Charles


Mon cher Charles,

Quelle bénédiction, monsieur, de recevoir enfin une lettre un peu construite et dont le propos ne s'égare pas! Vous m'en voyez fort aise et je suis ravi de discourir avec un connaisseur.

Bien que vous fassiez allusion à des choses du futur qui m'échappent, je comprends fort bien le fond de votre pensée. Les exemples que vous me donnez sont d'ailleurs assez clairs. Et pour vous répondre, je dirais qu'il est plus que nécessaire d'allier la maîtrise technique à la sensibilité. Privilégier l'une ou l'autre rend toute musique boîteuse. Ainsi bon nombre de musiciens que vous citez vont, à mon sens, claudiquant sur les chemins!

Comment peut-on se passer de sensibilité? Et me croiriez-vous, monsieur, si je vous disais que je joue et compose mieux dans l'amertume et le malheur? Ce n'est pas que le bonheur m'empêche de travailler, mais je me sens atteindre d'autres sommets dans mes heures les plus sombres. Vous noterez d'ailleurs que les meilleurs artistes sont rarement les plus heureux.

Brisons-là, monsieur. J'espère vous avoir répondu dans le sens que vous espériez. Mais laissons-là ces pensées par trop mélancoliques, qui ces jours derniers m'affectent bien assez pour que je ne les invoque pas davantage. Vous me direz si vous avez réussi à faire sonner cette ronde comme il se doit.

Je suis votre très humble et fidèle serviteur,

W. A. Mozart


Bonjour monsieur Mozart,

Je vous remercie grandement de votre lettre. Votre propos rejoint parfaitement le mien. Ce qui ne signifie en aucun cas que je me place à votre niveau. Je n'en n'aurais pas la prétention. Je sais, du moins je suppose, que correspondre via la machine Dialogus peut s'avérer parfois assez complexe compte tenu du paramètre temporel nous séparant. Vous, dans votre époque, moi, dans la mienne, connaissant certaines choses que vous ignorez et dont, bien sûr, je ne vous ferai part.

Voyez-vous, en mon époque, il est une mode -qui dure quand même depuis pas mal d'années- que l'on nomme le «tube». Le «tube» n'est rien d'autre qu'un succès, une chanson populaire interprétée par un troubadour des temps modernes et qui est placée sur toutes les lèvres des bonnes gens constituant le peuple. En somme, et c'est très réducteur: on va associer tel artiste à telle chanson, ignorant bien souvent le réel fondement non seulement de cette chanson, mais également la personnalité profonde de son compositeur. Par extension, en mon époque, dans l'esprit de Monsieur-Tout-Le-Monde, lorsque l'on cite Mozart, on l'associe dans le meilleur des cas à La Marche Turque. Je dis «meilleur des cas», car bien souvent, le titre de cette pièce est inconnu (quand ce n'est pas l'auteur) et son identification se résume à quelques notes mal chantées de l'introduction de votre pièce.

J'ignore les réelles motivations et l'histoire de cette Marche Turque, mais vous-même avez-vous ressenti également cette sensation de popularité lorsque cette pièce a été présentée au public? Si tel est le cas, saviez-vous que ce morceau de piano vous suivrait jusqu'au bout de votre vie et bien au-delà?

Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul dans ce cas. L'un de vos contemporains rencontre le même problème avec l'ouverture de l'une de ses fameuses symphonies! De même, en d'autres temps, d'autres compositeurs illustres sont réduits à un tube!

Bien à vous,

Charles


A Vienne, le 1er août 1787,

Cher Charles,

veuillez excuser, cher ami, ce retard impardonnable dans ma correspondance. Mais j'ai été très occupé ces derniers temps par bon nombre de choses, dont la composition n'est pas des moindres.
Savez-vous que vous n'êtes pas le premier à me faire part des étonnantes destinées de certaines de mes œuvres? J'avoue ne pas savoir qu'en penser. Je suppose qu'il vaut mieux s'en réjouir, n'est-ce pas? Le destin d'un compositeur oublié est pire que celui d'un compositeur incompris mais qu'on écoute encore. Mon «Alla turca» fut bien reçu en son temps, mais sans enthousiasme démesuré. Il est vrai que je l'ai composé à un moment où les turqueries étaient à la mode, ce qui peut-être fit passer l'œuvre un peu inaperçue. Jugez ainsi que les modes existaent bel et bien déjà à Vienne en mon temps, et elles ne sont pas toujours des plus intelligentes.


Je ne sais qu'ajouter, un furieux mal d'estomac me prend, veuillez m'excuser si j'abrège ici notre conversation. Mais j'espère bien vous lire bientôt.

W.A. Mozart

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