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Très cher Wolfgang,
J’aimerais savoir si vous n’auriez pas eu autrefois,
pendant une courte période, le jeune Beethoven pour élève.
J’ai lu
quelque part qu'il aurait fait un premier voyage à Vienne dans le but d'étudier
avec vous. Seulement personne ne peut me dire si cette rencontre a bien eu lieu.
Elle semble n’avoir pas laissé de traces, comme si elle ne s’était jamais
produite, d’où ma question. D’autres auteurs pensent que si elle n’a fait
l’objet d’aucun récit, c’est qu’elle se serait très mal passée. En effet, ce
jeune homme avait un caractère pour le moins très affirmé! Votre réponse
m’ôterait un doute.
J’espère ne vous avoir pas trop dérangé.
Votre
très dévoué serviteur.
À Vienne, le 30 février 1787
Très cher et curieux jeune
homme,
À vous lire, je vois que les hommes ne changent guère: ils sont
toujours prompts à bavasser et à laisser courir des rumeurs, toutes plus folles
et sans fondement les unes que les autres.
J'ai en effet rencontré tantôt
un certain Ludwig van Beethoven, organiste du prince-archevêque de Cologne. Mais
pourquoi certains ont-ils laissé entendre que notre rencontre se serait mal
passée? Diable! Quelles fadaises! Laissez-moi donc vous raconter toute cette
affaire.
Herr Beethoven, qui ne devait avoir guère plus de dix-sept ans,
est venu un jour frapper à ma porte, je ne sais d'ailleurs plus pourquoi. Ce fut
mon épouse Stanzi qui le reçut et m'en fit part. Je le revis au cours d'une
soirée chez l'un de mes amis, Otto Jahn. Il me sembla d'abord être un jeune
homme sombre aux yeux pleins de feu. À ma demande, il se mit au piano forte et
commença à jouer un morceau qui avait tout d'un air d'apparat. J'apparus alors
fort dépité, car je ne doutais point qu'il l'eût appris par cœur avant de venir.
Il s'en aperçut et me dit alors de lui donner un air d'une inspiration libre. Il
joua d'une telle façon que je ne pus m'empêcher de dire à nos amis que celui-là
allait se faire une belle place dans le monde. Il est par contre inexact que je
l'eus pour élève.
Mes impressions ont dû se révéler fort à propos, car on
me parle très souvent de lui. Il serait devenu, à ce qu'on m'a dit, un
compositeur aux œuvres fort raffinées et passionnées. Au demeurant, cela ne
m'étonne guère. Ses idées n'étaient point mauvaises quand on en venait à la
composition.
Voilà, jeune ami, l'exacte vérité sur ma rencontre avec cet
étrange jeune homme; j'écris étrange car il paraissait fort passionné et peu
diplomate, capable de dire ses vérités au premier sot qui osait le critiquer.
Cela ne m'a pas déplu mais quelque peu étonné, en ce monde où les manières
tiennent tant de place!
Et vous ne me dérangez pas. Aujourd'hui, je peine
à me mettre au travail: d'autres pensées m'assaillent et je vous écris,
d'ailleurs, depuis mon lit que je n'ai pas quitté depuis ce matin. J'en profite
ainsi pour faire ma correspondance.
En espérant vous avoir ôté tout
doute, je vous salue bien bas,
Wolfgang Amadeo Mozart. |