Lettre d'acceptation
de Jean Moulin
à l'Éditeur

  Saint-Andiol, le 21 mars 1943

Cher monsieur Dumontais,

Veuillez tout d'abord m'excuser d'avoir usé de mille précautions avant de vous répondre et de vous avoir imposé certaines contraintes. Mais elles sont malheureusement la clef de ma survie, et il serait stupide de ma part de détruire deux années de travail pour une simple correspondance mondaine.

Je fus d'abord étonné par votre démarche, et, je dois l'avouer, ne comptais y donner suite. Mais ma curiosité, au détriment de ma prudence,  me dicte d'en savoir plus pour le moment et de répondre à certaines questions, dans la mesure de mon temps et de mes compétences. Vous précisiez, en effet, que vous établissez un dialogue entre des personnalités disparues et des lecteurs de votre époque. Je suis, déjà, bien étonné d'être «célèbre» et j'en déduis que ce ne sont pas mes anciennes activités de préfet de Chartres qui vont être les sujets de notre correspondance. Peut être suis-je destiné, par mes actions présentes, à de plus amples fonctions futures? Je vous le confie, ce n'est pas ma préoccupation du moment. J'aspire à la tranquillité comme je le vis en ce dimanche de Pâques, loin des traquas politiques ou de la Gestapo. J'ai osé prendre deux jours de vacances dans la petite propriété familiale, pour embrasser ma mère et ma sœur. Profitez-en pour m'envoyer vos lettres.

J'accepte de répondre aux questions de vos lecteurs, car vous m'avez, d'une certaine manière, assuré que je faisais le bon combat. Non pas que j'en doutais auparavant, mais maintenant, je suis sûr que le combat de la Résistance est destiné à une victoire certaine. Je vous demanderais, par conséquent, de ne pas trop me dévoiler mon futur, votre présent. Je n'ai qu'une question: cette chère République, que j'aime tant, ces valeurs démocratiques qu'il me tarde de revoir, cette liberté pour laquelle nous combattons, l'avez-vous et la chérissez-vous toujours?


Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes cordiales salutations,

Jean Moulin