Mauvais sorts
       

       
         
         

Étienne Simard

      Dame Morgane,

Je connais vos méfaits. Vous connaissez la magie, vous avez jeté des sorts à des innocents. Parlez-moi donc du Val sans retour. Parlez-moi donc de votre façon d'avoir emprisonné Lancelot. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

Vous êtes ténébreuse, chère Dame. Vos pouvoirs de séduction sont immenses, mais vous ne me bernez pas.

Respectueusement, malgré tout.

Étienne Simard, Québec

 

       
         

Morgane

      Gentilhomme Étienne,
mes hommages,

Noble sieur, je rends grâce à votre clairvoyance. Il serait sot de la part d'un homme que de se laisser berner par les pouvoirs obscurs de la femme. Homme au regard clair, face à nous femelles, demeurez constamment bien en veille afin de ne jamais vous faire prendre par nos sortilèges, cela pourrait effectivement vous être fatal. À vous de jouer franc avec vos amantes, comme vous Sire Étienne, jouez franc avec moi, cette attitude vous protègera de nos fièvres aussi redoutables que momentanées.

J'ai jeté des sorts à certains mâles, soit. Ces derniers le méritaient, vous saurez en convenir. L'enchantement du Val sans retour fut un sortilège résultant du courroux dont m'affligea l'un de mes amants qui me fut jadis infidèle. Guyomarch. Cette histoire est également reliée de près à celle d'Accolon qui ne me revint jamais et celle de Lancelot que j'ai même un jour enfermé dans une chambre ténébreuse et fortifiée de la tour d'Ouest du Château de la Charrette afin de le faire succomber à mes charmes! J'étais jeune, à l'époque. Aujourd'hui, Lancelot et moi rions de cette anecdote, soyez-en assuré.

Je ne tenterai pas de vous berner, Sire Étienne. Vous mentir serait une insulte à la lucidité qui anime vos questions. Sans plus vous faire attendre, voici ma défense:

Mon cousin Lancelot fut mon premier amour. Vierge et vestale et naïve, à l'époque, je succombai à sa joliesse dès notre première rencontre alors que j'étais toujours en Avalon à étudier l'art de la magie. C'était il y a fort longtemps, avant même que l'on ne m'appose le croissant de lune que j'ai toujours sur le front, avant même que je ne sois consacrée prêtresse de l'Île. Mais Lancelot aima Guenièvre, promise à Arthur. J'en fus profondément offensée. Lancelot et moi aurions formé un couple puissant. Cependant, on ne décide pas de qui l'on devient amoureux. Les choses du coeur ne se contrôlent point, et la magie, dans ces cas précis, risque fort de se retourner contre l'enchanteur. Prenons pour preuve l'histoire de Sire Tristan et Dame Iseult la blonde... J'ai donc accepté cette épreuve, ce grand chagrin d'amour que fut pour moi Lancelot du Lac.

Beaucoup plus tard, je connus Accolon, fils d'Uriens, qui fut mon amant bien avant que je n'épouse son père... Suite à un malentendu entre Arthur et Accolon, ce dernier fut le deuxième de mes amants à m'abandonner lâchement. Je le maudis intérieurement.

Puis, je connus Guyomarch en qui je remis mes derniers espoirs amoureux. D'abord courtois, prévenant, fort et gracieux, Guyomarch, après m'avoir séduite, se détacha de moi pour s'éprendre d'une autre femme, puis d'une autre et d'une autre. Guyomarch, charogne de putois, roi des infidèles, acheva mes expectances tendres et me fit honnir tous les hommes qui fussent un jour déloyaux à leur parole.

Lancelot, Accolon et Guyomarch m'ont tour à tour charmée puis blessée. L'âme meurtrie, alors que je révisais mes attraits dans le Miroir aux fées, au coeur de la forêt, et que je constatai cette mienne beauté si odieusement méprisée par ces trois hommes, je fus prise d'une rage violente et insondable, me dévêtis, grimpai sur un rocher, levai les bras au ciel, et, conjurant les Dieux de toutes mes forces, j'hurlai mon incantation qui fit écho partout au creux de la vallée. Ainsi ma volonté fut faite, de sorte qu'aucun homme infidèle s'y aventurant ne put sortir du Val sans retour sans y être préalablement rescapé par un amant au coeur pur. Beaucoup d'hommes furent condamnés à errer dans cet autre monde que j'avais créé pour eux, autour du Miroir aux fées. Moult chevaliers et même certains compagnons de la Table Ronde, furent prisonniers de mon sort, jusqu'à ce que Lancelot, ne les délivre... Lancelot. Toujours Lancelot pour me rappeler... Que je ne peux pas toujours gagner.

Blessed be
Morgane, dite la sorcière