Ce qui demeure
       

       
         
         

Le Roi Arthur

      Ma soeur, mon amour,

Avec toi, les précautions oratoires ne sont pas de mise. Nous avons toujours été trop proches, toi et moi, même quand nous nous affrontions. Mais, écrivant à Guenièvre, il eût été lâche et mensonger de ne pas t'écrire dans le même temps.

À toi, je n'ai pas de pardon à demander. Ni à donner. J'ai juste à te redire que je t'aime. Et à me demander, nous demander, si le monde de demain te ressemble plus que celui de Logres. Ah, je sais ce que tu diras, ma soeur: que toi et les tiens serez toujours une part du monde, quel qu'il soit. Ou peut-être non: peut-être n'ai-je jamais complètement su ce que vous étiez.

Je t'aime. Quand ma vie ou celle du monde finiront, il me restera cette certitude, qui n'est pas une consolation.

Arthur

 

       
         

Morgane

      Cher frère, comme il est doux de recevoir de tes nouvelles! J'étais à filer une soie magnifique, aussi rouge que le fourreau que je brodasse pour toi, pour notre Excalibur, quand ton beau visage m'apparût si clair que j'arrêtai de filer sec et tendis la main vers cette vision charmante! J'ai ri de mon geste naïf tant il y avait longtemps que je n'avais pas sottement confondu le monde des rêves au monde réel! Bref, cher frère, je savais que j'allais sous peu recevoir ce courrier de tes mains aimables!

Alors que sont ces âneries que tu me fais encore aujourd'hui?!? Trop proches toi et moi??? Mais que nenni, jamais, ignoble vibord! Sache, mon amour, que, me semble-t-il, je ne serai jamais assez près de toi! Il me tarde d'ailleurs tant de te serrer dans mes bras et d'écouter tes aventures et les aventures de tes camarades! Mon tendre petit frère, comme je m'ennuie de ces soirées en tête-à-tête, ivres de jeunesse et de vin, près de l'âtre, à rêvasser d'un monde parfait pour nos amis, pour toi et pour moi. Répète-moi sans cesse que tu m'aimes, ces mots sont à la fois si familiers encore à mon oreille, mais si éloignés dans le temps qu'il t'en faudra dire durant mille lunes pour me les rappeler clairement! Tu me fais bien rire, mon frère, de toujours aujourd'hui refuser d'admettre ces pouvoirs qui t'ont été légués de sang. Évidemment, tu as toujours été tellement convaincu que «mon monde», comme tu dis, en est un conçu pour la femme. Ah! Mâles indociles que Lancelot et toi! Puissiez-vous vieillir en sagesse un jour! Mais... Comme tout refus spirituel te sied toujours! Tu es un combattant, un vrai, fils de Gaïa et je t'aime ainsi, à la fois si fort et si candide!

Oui, mon précieux frère, nous serons toujours de ce monde pour semer sur Terre les voeux des Dieux, même parmi les ronces les plus sauvages, et oui, jusqu'à mon dernier souffle, je serai de ton monde pour te protéger et pour t'accueillir dans cet amour sans condition que je me réserve, depuis ta venue au monde, pour toi.

Sois béni par toutes les grâces mêmes de Gaïa
Ta soeur aimante,
Ta Morrigan!
         
         

Le Roi Arthur

      Ma soeur, ma très aimée,

Je ris aussi de te retrouver, inchangée, si forte et si vivante, si entière, et si femme. À moi aussi tes mots rappellent notre jeunesse, nos joies et nos folies. Cette jeunesse et ces folies, je ne les renie pas, Morgane, je n'en renie aucune. Mais cependant je n'ai plus cette jeunesse. Je ne suis plus celui que j'étais.
Oh, oui, ma soeur, tu diras que je cède aux mensonges des hommes, que je serai jeune aussi longtemps que je le croirai. Mais il n'en est pas ainsi. Pour cette fois, tu te trompes. Car je ne suis plus un jeune homme. Mais cela n'est pas une défaite. La vieillesse n'est pas une défaite, Morgane. À présent seulement je le comprends. À présent seulement, peut-être, commençai-je à devenir un roi.

Merlin rirait bellement, à sa façon inimitable, et dirait: tu es roi, depuis que tu n'as plus de trône.

Ma soeur, j'ignore quel sera le terme de la voie que je suis. Mais ce n'est pas au retour du passé qu'elle me conduit. Plus vieux, plus serein, à peine plus sage, je cherche à apprendre de mes erreurs. Mon amour pour toi n'avait rien d'une erreur, bien sûr. Ma soeur, part de mon âme, qui déchaîne en toi les dons que j'ai longtemps refusés ñ je t'aime, et ne t'oublie pas, et sais que tu fais toujours partie de mon chemin. Comment en serait-il autrement? Je te parlerai avec plaisir, comme autrefois, comme toujours. Mais je ne viendrai pas à toi, Morgane, ma belle et douce et sauvage soeur. Pas encore. Pas avant d'avoir répondu à quelques questions, accompli quelques devoirs, deviné quelques réponses. Mais nous sommes proches, écrivais-je. Non pas dans l'excès mais «trop proches pour nous encombrer de précautions oratoires». Assez proches en tout cas pour que tu comprennes, je n'en doute pas.

Le temps-notre temps-viendra.

Demeure ce que tu es. Oh, ne change pas, surtout. Ne change jamais. Tu vois: je suis encore le petit garçon qui te suppliait.

Arthur
         
         

Morgane

      Forte, entière, vivante, femme... Et toi, où en es-tu mon très cher frère? N'as-tu point poufendé quelque Saxon dernièrement pour retrouver toi-même ta force, ta frénésie, ta vivacité, ta virilité? Où en es-tu mon tendre frère? Depuis mon exil du monde des hommes vers notre Île Sacrée, je n'ai que quelques nouvelles de vos aventures, ici et là au travers des brûmes qui se font de plus en plus denses et inaccessibles à ces pauvres âmes qui choisissent sottement les ténèbres et qui semblent tenter leur emprise sur toi? Est-ce là, désormais, ton choix? N'avez-vous pas abandonné enfin, toi et tes frères chevaliers, la quête moribonde de votre Saint-Graal encore? Où en es-tu mon frère adoré? Ici, point de Graal n'est nécéssaire à ton état de grâce! Avalon est à ta portée et peu s'en faut pour te libérer des ces chaînes qui te retiennent en ce monde vil et bas. Qu'attends-tu mon frère? Quand reviendras-tu à ce sein qui a su un jour faire ta béatitude et qui t'attend toujours, patiemment, incessamment, résolument? Je te sens si las, si triste?

Mon frère, je suis peinée du ton de ta missive... Tu palabres comme si tes erreurs te condamnaient à mort! Étripe à mort et sans hésitation cette idée, je te l'ordonne! «Je ne suis plus celui que j'étais» me confies-tu sombrement... Évidemment! Nul n'est semblable à lui-même d'un jour à l'autre! Mais la mission dont nous charge les Dieux, à chacun de nous, à travers le temps et dans chaque vie quIls nous prêtent, est de grandir vers la joie et non, comme tu sembles le vivre, dépérir vers les ténèbres! Où en es-tu mon frère bien-aimé?

Mon amour, sache ceci, que tu as toujours été un roi! Dès ta naissance, tu te comportais comme tel! Même assis sur mes genoux, langes au fessier réclamant haut et fort chaque repas, tu te comportais déjà en roi: sûr de toi, de tes charmes de ta force et de tes capacités. Tu croyais aveuglément déjà en un avenir à ta mesure. Je voyais en toi jadis et aujourd'hui, je vois toujours en toi. Petit, grand Arthur, vieillir ne fait qu'ajouter sagesse et expérience à toutes les qualités qui t'habitent et qui ont toujours fait de toi le conquérant chéri de tes peuples. Le conquérant chéri de mon coeur. Reprend tes esprits, mon frère! Où en es-tu?

Notre temps viendra, tentes-tu d'affirmer tel un vulgaire chien errant! Tu mérites une fessée telle que je t'administrai le jour où tu chapardasse mon peigne incrusté d'émeraudes pour t'en faire un éperon! Je le ferais si je n'étais certaine de m'irriter la main sur votre peau tout-à-coup si vieillie, triste Sire! Mon frère, notre temps ne viendra pas! Notre temps est déjà arrivé et... sauf votre immense respect, vous êtes en retard, Ô, mon roi!

Je demeure en notre amour éternel, inchangée, telle que tu me souhaites, et dans l'attente de ton ultime arrivée à mes côtés, selon la volonté de Gaïa -que tu ne sembles pas entendre, affreux cabochard!- Qu'il en soit ainsi.

Ta soeur, ton aimée, ta Morrigan.
         
         

Le Roi Arthur

      La fessée.

C'est toi qui as besoin d'une fessée, ma súur. Toi sur qui je n'ai jamais levé la main, même aux pires heures de notre commune histoire. À présent tu mérites cette fessée dont tu parles. Je ne suis pas dupe, bien sûr: je sais bien que tu espérais cette réaction de ma part. Une réaction de réveil, de force, une réaction «virile», comme tu dis. Il n'empêche: une fessée pour toi qui, disant m'aimer, refuse de m'écouter et de me comprendre. Pour toi qui, jadis sage et voyante, choisis de t'aveugler, de ne voir du monde qu'une partie. Toi qui de ma lettre ne lis qu'un mot sur deux, ne lis que ce qui te confirme ta supériorité. Toi qui traites ton roi de chien errant. Assez, ma súur.

Je t'aime assez pour te sourire, malgré tes insultes imméritées, mais pas pour les laisser passer. Assez. Car je non-dors en Avalon, tout près et très loin de toi, au cour du royaume qui fut et demeure le nôtre. Mais dans ce non-sommeil je vois, j'écoute et je pense, et chemine, et en cet instant mes sourcils doivent se froncer à l'écoute de tes mots. Car tu ne cesses de te contredire, ma súur. Cela fut toujours ta malédiction. L'apologie du changement, c'est moi qui l'ai faite, acceptant d'être changé sans être pour autant diminué. Pas toi, qui te complais dans les souvenirs, et ne rêves que du recommencement perpétuel de notre jeunesse. Ce temps-là est passé, Morgane. Certaines choses en demeurent, certains traits de nos caractères, la force de nos corps et de nos esprits, et aussi mon amour pour toi. Mais ce temps-là est passé: je ne suis plus le jeune roi frénétique et impulsif que tu sembles regretter. Si c'est lui que tu veux, tu n'as pas besoin de moi. Tu trouveras des quantités de jeunes hommes correspondant à ce souhait. Si c'est lui que tu veux, ce n'est pas moi que tu aimes.

Assez, Morgane.

Ouvre les yeux, dessille tes paupières. Tu prétends voir en moi un pair, et tu refuses d'admettre que je puisse parfois avoir raison et toi tort. Tu prétends lire dans les cúurs et dans le mien tu ne lis que l'écho de tes colères passées. Notre temps reviendra, ai-je dit, et je persiste. Et quoi que tu en penses, je n'ai pas sur cette voie une seconde de retard. À toi de me le dire, ma súur et mon amour. Si, comme je l'espère, tu n'as écrit cette lettre que pour provoquer ma réaction, sois heureuse: je t'ai donné ce que tu souhaitais. Si tu pensais ces phrases, alors je crains que ce soit toi qui sois en retard, à présent. Je t'attendrai, ma súur. Je t'attendrai aussi longtemps que je pourrai.

Et je t'aime.

Pas comme tu m'aimes.

Je t'aime avec tes failles, tes colères, tes aveuglements. J'aime celle que tu es.

Arthur, en Avalon
         
         

Morgane

      Mon très cher frère

Heureux présage que de te savoir en Avalon pour cette période de Yule! Les étoiles y sont claires m'a dit Merlin... J'espère qu'au fond de toi persiste cette faculté de les voir comme nous les vîmes maintes fois alors que nous étions enfants. Si cette faculté t'a été retirée, c'est certes en Avalon que tu sauras la retrouver. Je prie pour toi avec tout l'amour que je te porte.

Ta réaction vive et mâle m'a soulagée, mon frère chéri, en noir sur blanc! Fort heureux soit-il que mon sang coule dans tes veines! Ainsi puis-je me permettre quelques familiarités qui me réjouissent toujours alors que je les enrobe d'abus jolis juste pour toi, toujours aussi vif, fier et orgueilleux, tel un roi véritable! Ta voix éclaircie par ta fougue m'est parvenue sans détour et son éclat rugissant m'a redonné confiance quant à ta conscience face à tes responsabilités.

J'aimerais bien mon frère adoré te voir tenter de me donner cette royale fessée que tu sembles me voir mériter! L'idée me fait sourire et me réjouis, je dois l'admettre! En serais-tu capable, toi désormais si «mûr» si «posé»?

Ta soeur qui t'embrasse tendrement,
Ta Morrigan

***

Sire Arthur

Jamais je n'oserais vous traiter de chien errant, Ô, mon roi! Je ne me permets ces écarts de conduite qu'avec mon frère qui sommeille parfois en votre Sein Si Souverain. Si votre désir est de vous adresser à moi en tant que sage conseillère, je m'abstiendrai, bien sur, de tout commentaire du genre, ferai pénitence si je m'échappe et vous entretiendrai sur un ton qui ne saurait mettre en doute votre Haut Rang. Votre Altesse, c'est donc tout en rond de jambes que je vous rappelle humblement votre devoir et vous rappelle modestement à l'ordre quant à votre rôle de réunificateur de Grande-Bretagne. J'aimerais discrètement vous signaler que le Royaume de Logres est abandonné de nos peuples et que nous attendons que vous émergiez de cette période ténébreuse, vous et vos compagnons, pour à nouveau illuminer nos terres.

Que Gaïa vous bénisse de toutes ses grâces
Morgane, dite la Fée
         
         

Le Roi Arthur

      Yule, Avalon

Ma súur chérie,

Je suis heureux de passer ce temps de passage à parler avec toi. Cela me semble... de bon augure. La malice de ta double lettre, et les vérités plus graves qu'elle recouvre, m'ont fait sourire. Cependant il est vain de disjoindre ce qui doit être un.

En ces temps de bilan, il me faut être dans le même temps roi et chevalier, païen et chrétien, dans le même temps ton amant et ton frère, et aussi l'époux de Guenièvre. C'est cette synthèse formidable qui constitue mon défi. À toi, ma súur, la grâce d'être double-face, comme la Déesse. À toi d'être multiple. Je suis roi, même sans trône, et comme tel je dois être un: un roc sur lequel pourront s'appuyer les hommes.

Mais c'est le temps de Yule, les étoiles scintillent au ciel, je lis tes mots, et je n'ai pas envie de penser à des choses graves. J'ai toujours vu et regardé les étoiles et leurs signes, Morgane, sois rassurée. Jamais ce don ne m'a abandonné. Il a été mon réconfort et ma force dans les temps les plus sombres. Il le demeure. En ces nuits, je pense à toi, et à l'unique fois, dans le passé, où nous avons passé Yule ensemble en Avalon. Je sais que tu m'attends. Mais le choix du moment ne m'est pas laissé, quoi que tu penses. Je suis au service du monde, Morgane. Tel est le sort des rois. Oui, c'est une phrase grandiloquente qui te fera sourire. Tant mieux, puisque ton rôle est aussi de faire en sorte que nous autres seigneurs des hommes ne nous prenions pas trop au sérieux. Je t'en aime davantage, et si je ne dormais pas, si mon corps était éveillé comme l'est mon esprit, tu entendrais un rire tendre monter vers les étoiles d'Avalon.

Mais peut-être l'entends-tu.

Arthur
         
         

Morgane

      J'entends tout ce que tu dis et tout ce que tu ne dis. Tout ce que tu ris et tout ce que tu ne ris, mon frère chéri. Je suis ici et là. Comme les étoiles.

Beltane approche toujours plus vite que l'on ne pense. Notre Roi Cerf est né et réapprend à déployer ses rayons. Puisses-tu en faire autant et te préparer à son union prochaine à la mère éternelle. Vois comme il se remettra au monde et fais-en méditation. Vois d'ores et déjà à ton sabbat, mon frère, ose ton ostentation.

Crois en moi, tel un arbre en terre fertile. Tes racines sont mes rayons.

Ta Morrigan
         
         

Le Roi Arthur

      Heureux en vérité est ce temps de Yule.
Et il restera longtemps dans ma mémoire.
Puisqu'en ce même temps j'ai retrouvé mon épouse et ma súur, en ce même temps toi et Guenièvre m'avez redit votre amour.
Tu ne m'en voudras pas de te rapprocher d'elle.
Vous ne vous aimez guère, et cependant vous êtes les deux femmes que j'ai le plus aimées au monde. Les deux seules, sans doute. À vous deux vous êtes le monde.
Merci, Morgane. D'être là, comme les étoiles.
De garder le don de la formule qui fut toujours tien.

Merci pour tout.

La force - qui vient à la fois des rayons et des racines - afflue en moi.
Je t'aime.

Arthur
         
         

Morgane

      Mon frère béni, je suis au service de ton âme. Fais-la rayonner sur nos terres comme elle le fit jadis.
Mon frère adoré, Guenièvre est au service de ton corps. Fais-le rayonner sur ta femme comme je te connus jadis.

À nous deux, Guenièvre et moi sommes ta paix. Ton équilibre. Ton être. Sers t'en à bon escient.
Sois heureux.

Ta Morrigan