Très chère marquise,
Je ne vous cacherai pas que durant des années, je ne
vous ai guère aimée; romantique timide, j'avais -et j'ai encore- beaucoup
d'affection pour votre rivale, Louise de la Vallière. Je vous jugeais
intéressée, cruelle. Mais avec le temps, j'ai revu mon jugement et à présent je
peux l'écrire sans rougir, j'ai pour vous de la sympathie et de l'admiration.
D'un point de vue purement féministe, j'avoue être fière qu'une femme
ait ainsi régné sans partage sur Versailles. Ensuite, je pense que, sans avoir
le sentimentalisme d'une Louise, vous avez eu une réelle affection pour le roi,
et de nos jours comme en votre siècle, l'amour est une valeur que je respecte.
J'aime aussi votre esprit affûté, fin et subtil (que voulez-vous, on est une
Mortemart ou on ne l'est pas!), et votre bon goût...
J'ai très récemment
lu un ouvrage sur votre gascon de mari et j'aimerais savoir s'il est vrai que
votre hyménée fut contracté par amour. Comment avez-vous réagi face à ces
démonstrations de jalousie maladives?
Quant au roi, vous a-t-il rendu
heureuse? Je serai fort flatté de recevoir de votre part une réponse à ma
missive et je vous prie de croire en mon admiration sincère.
Lucile
P.-S: Je ne
vous ai pas tout dit, mais je crois devoir être franche, une des raisons pour
lesquelles je vous apprécie est le fait que je ne porte pas madame Scarron de
Maintenon dans mon cœur...
Madame,
Je suis ravie de voir qu'avec le tems, certaines personnes
parviennent à mieux me considérer. Il est vray que je n'avois point le même
caractère et la même douceur que la duchesse de la Vallière, mais je ne suis
point non plus hypocrite comme peut l'estre une certaine madame de Maintenon.
J'apprécie vos compliments et serais ravie de vous aider à mieux me connaistre.
Le marquis de Montespan et moi-mesme nous avons certes cru nous marier
par amour. Mais j'aurois dû sçavoir que ce n'estoit pas le cas. Je devois
espouser le comte de Noirmoutiers que j'aimois sincèrement. Hélas, il brava
l'interdit royal en prenant part à un duel aux côtés de son ami le duc d'Antin
en janvier 1662. Ce dernier fut tué et le comte de Noirmoutiers blessé. Il dut,
cependant, quitter la France pour éviter la colère du roy. J'estois desespérée
et c'est tout naturellement que je me suis rapprochée d'une personne qui avoit
aussy perdu un estre cher: le frère du duc d'Antin, Louis Henry de Pardaillan de
Gondrin, marquis de Montespan. Nous nous sommes réconfortés mutuellement et je
l'appréciois. Ne réfléchissant point et ne sachant pas grand chose sur sa réelle
personnalité, je l'espousois un an après, en février 1663. Nostre mariage fut
rapidement un échec. Henry aimoit les jeux d'argent et nous devions constamment
faire des emprunts pour rembourser ses dettes. La venue de deux enfans
n'arrangea pas une situation desja si compliquée. Sans compter que ma charge à
la cour m'obligeoit à m'habiller avec un certains goût pour rester digne de ma
place de dame d'honneur. Nous avons dû envoyer notre fille aisnée chez la mère
de mon espoux afin qu'elle ne manque de rien et reçoive une bonne éducation.
Elle avoit à peine trois ans, je ne l'ay plus jamais revue.
J'ay eu bien
honte de mon mari lorsqu'il se donna en spectacle après que je sois devenue la
favorite du roy. Je luy avois pourtant fait part bien avant de mes soupçons sur
sa majesté qui me regardoit souvent avec insistance. J'ay imploré Henry de
m'emmener avec luy loin de la cour pour que le roy m'oublie. Il refusa.
Pouvoit-il se plaindre ensuite lorsque je fus vaincue par l'amour de Louis? Mon
espoux fit plusieurs fois irruption à la cour, me comparant à toutes sortes de
prostituées. Le bruit couru qu'il faisoit tout son possible pour attraper une
maladie afin de me la transmettre par force puis que je la transmette au roy. Sa
Majesté envoya le marquis en prison quelques jours pour le calmer puis le
renvoya sur ses terres.
Louis me donna beaucoup d'amour et nous fumes
heureux pendant plus de dix années. Mais le temps et ses ravages sont de bien
grands ennemis!
Françoise de Rochechouart de Mortemart
Marquise de
Montespan
