Manon
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Louis

   

Très chère Marquise,

Je reviens vous écrire après quelques mois d'absence. J'ai déjà fait appel à vous au sujet de la vie et des mœurs de la cour, ainsi qu'à propos de Marie Mancini.

Mais comment vous portez-vous? J'ose espérer que le temps ne vous a pas trop miné et que vous êtes en excellente santé! La vie du couvent n'est-elle pas trop dure?

J'aimerais vous poser une autre question: avez-vous déjà reproché au roi ses infidélités?
 
Je vous laisse vous reposer et vaquer à vos occupations maintenant, en vous rappelant encore une fois que j'ai pour vous une grande admiration.

Respectueusement,

Manon (12 ans)


Mademoiselle,
 
Je me porte assez bien, je vous en remercie. Je tiens tout d'abord à vous préciser que je ne me suis point retirée dans un couvent mais dans l'une de mes demeures où la vie s'écoule tranquillement, bien loin des intrigues de la cour.
 
Jadis, je ne reprochois pas à sa majesté ses infidélités. Cela me soulageoit mesme que Louis ay des maistresses lorsque j'estois grosse ou indisposée. Certaines, comme Madame de Ludres, me donnèrent des frayeurs, mais dans la plupart des cas, les jeunes femmes avec qui le roi partageoit sa couche n'estoient que des passades.
 
Je vous donne le bonjour,

Françoise de Rochechouart de Mortemart
Marquise de Montespan



Chère Marquise,
 
Veuillez me pardonner l'erreur que j'ai commise en vous croyant dans un couvent! J'ai certainement du confondre avec d'autres personnalités de Dialogus.
 
Je vous remercie de votre réponse. J'aimerais vous poser, à présent, une autre question, si vous me le permettez. Quand vous étiez seule avec le roi, l'appeliez-vous «Louis» ou bien «Majesté»?
 
Sinon où se trouve la demeure dans laquelle vous êtes présentement? Est-elle spacieuse?
 
Je vous donne le bonjour.

Manon


Chère Manon,
 
Vous me permettrez de conserver pour moy seule les moments d'intimité que j'ay pu avoir avec le roy. Sachez juste qu'en privé, il quittoit l'habit de monarque pour prendre celuy de simple gentilhomme.
 
J'ay acquis, en l'an 1700, le château d'Oiron où je me suis retirée après le décès de ma chère sœur, l'abbesse de Fontevrault, en 1704.
 
Sincèrement,

Athénaïs de Montespan


Chère Marquise,
 
Ne vous inquiétez pas, je comprends très bien que vous vouliez garder certaines choses pour vous seule, et ne vous en tiens absolument pas rigueur. Et je pense que vu les circonstances, personne ne le ferait! Je tiens également à vous dire que cela me donne une meilleure opinion de vous: celle d'une femme qui était vraiment amoureuse du roi, et qui n'était pas sa maîtresse uniquement pour obtenir ses faveurs, contrairement à certaines!

Que vous devez être bien dans ce château! Cela doit vous rappeler les moments que vous avez vécus à Versailles, non?

Et en parlant de Versailles, comment vont votre famille, vos enfants et petits-enfants?
 
Je vous laisse maintenant.

Respectueusement,

Manon


Chère Marquise,
 
Votre château m'a l'air décidément des plus commodes. Pouvez-vous me dire combien il y a de pièces et me parler de leurs couleurs?
 
Je suis ravie de savoir que votre famille se porte bien. Ainsi vous serez peut être une nouvelle fois grand-mère! Vous devez être contente j'imagine. Mais pourquoi votre bru déteste-t-elle tant les enfants?
 
Je vous donne le bonjour,
 
Manon



Chère Manon,
 
Le château d'Oiron est doté de deux ailes et d'un corps central. L'aile gauche date du XVIème siècle et j'ay contribué à l'édification de l'aile droite. Vous m'excuserez mais je serai assez peu douée pour vous décrire les nombreuses pièces de cette demeure qui m'est fort agréable.
 
La duchesse du Maine n'a point un caractère très doux et facile. C'est une princesse fière d'appartenir à la maison des Condé, qui se permet de n'en faire qu'à sa teste. Elle déteste estre grosse car son estat la force à se reposer. Or, ma bru a horreur de devoir se contraindre! La première fois, elle accoucha prématurément et l'enfant ne vécu pas; ce qui donna beaucoup de contrariétés à sa majesté ainsy qu'à madame de Maintenon, m'a-t-on rapporté, car elle affectionne particulièrement le duc du Maine. Privée de divertissements durant ses grossesses, ma bru est de méchante humeur me dit-on. De plus, il paraît qu'elle a perdu de nombreuses dents lors de ses accouchements et qu'elle se plaint d'estre tourmentée par celles qui lui restent!

Mes amitiés

Athénaïs


Ma très chère Athénaïs,
 
Je vous remercie de votre réponse si rapide. Je vois en effet que votre bru, comme vous l'appelez, n'a pas l'air des plus commodes. Je me permets une question à ce sujet, bien que je sache que cela ne me concerne pas. Selon vous, votre fils aime-t-il vraiment son épouse? Est-il heureux avec elle?
 
J'aimerais également savoir, si vous me le permettez, quelles sont les personnes de la cour qui viennent vous rendre visite, en dehors de votre famille.
 
Mais dites-moi, fait-il beau chez vous? À l'heure où je vous écris il ne va sans doute pas tarder à pleuvoir chez moi! Cela nous changera de la forte chaleur de ces derniers jours.
 
Je vous donne le bonjour,

Affectueusement,

Manon


Chère Manon,
 
Le temps est quelque peu changeant par chez moy mais je m'en accommode fort bien. Nous ne pouvons contrôler le ciel!
 
Les visiteurs que je reçois sont des familiers et ils sont peu nombreux: je suys visitée par ma fille, la duchesse de Bourbon, mes fils, le comte de Toulouse et le marquis d'Antin, ainsy que par quelques parents plus ou moins proches. Je n'ay point gardé beaucoup de liens d'amitié avec les membres de la cour que je cotoyais jadis. La plupart des courtisans ne vous entourent que parce que vous estes la maîtresse du roy. Une fois le tems de la faveur passé, beaucoup se détournent de vous!
 
Mon fils le duc du Maine n'auroit pas dû se marier, le roy estant opposé à l'union de ses fils illégitimes et pour cause: son aieul Henry IV avoit marié ses fils légitimés et les descendants de ces derniers se sont ensuite rebellés contre le pouvoir du feu roy Louis XIII et de celui de nostre souverain.
 
Cependant, le duc du Maine a tousjours esté le préfèré de madame de Maintenon qui l'appelle «Mon Mignon». C'est sans doute elle qui a convaincu sa majesté de marier Louis-Auguste. Le choix de l'épouse posa quelques problèmes. J'ay ouï dire que l'on avoit d'abord songé à mademoiselle de Chartres dont le frère devoit espousé Françoise-Marie. Madame avoit desja manifesté son mécontentement à voir son fils prendre pour femme une légitimée et s'est employée à tout faire afin que sa fille unique n'espousa pas le duc du Maine. C'est finalement dans la maison des Condé que le roy a trouvé une épouse pour mon fils. On m'a rapporté que Louis-Auguste a refusé d'espouser celle qu'on lui proposoit, mademoiselle de Condé, parce qu'elle estoit trop petite! Son choix se porta sur la cadette, mademoiselle de Charolais, qui estoit d'une plus grande taille et d'une plus grande beauté. Malheureusement le caractère de la duchesse du Maine ne rime guère avec ses qualités physique. Mon fils n'est point heureux en ménage, pas plus que son espouse qui se plaint de devoir supporter la présence de madame de Maintenon.
 
Voilà ce que je puys vous dire sur le sujet.
 
Athénaïs


Chère Marquise,

Je suis ravie d'avoir de vos nouvelles: comment vous portez-vous?
 
Vos proches ont l'air d'être très importants à vos yeux, je suis, cela dit quelques peu outrée que vos amis de jadis ne le sont plus parce que votre faveur est passée.
 
Le mariage à votre époque m'a l'air des plus compliqué! À mon époque, on se marie par amour, et non pas par soucis de la situation financière de l'époux ou l'épouse convoité.
 
Je suis désolée d'apprendre que votre fils est malheureux en ménage; personnellement, je ne pourrai supporter une telle situation. Mais bon, autres temps, autres mœurs! Cela dit, votre belle-fille n'a pas l'air de tout faire pour que votre fils soit satisfait de sa vie conjugale.
 
J'ai encore une question pour vous: connaissez-vous la Dordogne, et plus précisément Bergerac?
 
Je vous laisse maintenant
 
Affectueusement,

Manon (13 ans)


Chère Athénaïs,
 
Je vous remercie de votre réponse. Comment allez-vous? Fait-il beau chez vous?
 
Effectivement, je comprends la difficulté de votre situation. Comme je suis triste de voir, hélas, que le marquis de Montespan n'était pas quelqu'un qui a su prendre soin de vous!
 
Vous avez bien de la chance d'avoir pu voyager aux côtés de Sa Majesté: j'aimerais tant en faire de même!
 
N'ayant plus de questions à vous poser, je vous laisse en espérant que vous vivrez encore bien longtemps!
 
Affectueusement,
 
Manon, votre dévouée du futur

Au revoir, ma chère Marquise!

Manon