| | | Très chère Madame de Montespan,
Il
doit être certes très douloureux pour vous que l’on revienne toujours à cette
affaire des poisons. Je pense que toute cette histoire
n’a été qu’une mascarade, certainement de la jalousie afin de vous faire perdre
les faveurs du Roi. La Reynie lui-même a reconnu ne pas être convaincu de votre
culpabilité, n’ayant pu se forger une opinion sur la véracité des faits, même
après avoir examiné des soit disant preuves ou présomptions vous
concernant.
Catherine Deshayes, femme d’Antoine Monvoisin, dite la
Voisin, a reconnu avoir regardé les lignes de la main au Palais Royal de
Mademoiselle Catau, cette dernière l’ayant prié de faire quelque chose pour
qu’elle puisse rentrer à votre service. La Voisin signale par la suite qu’elle
n’a plus revu cette personne, et qu’elle ne savait pas qu’elle était chez vous.
En ce qui concerne Mademoiselle des Œillets, la Voisin a affirmé ne pas la
connaître, ni toute autre personne à la cour qui se mêlerait du commerce des poisons. La Reynie a tout rapporté au Roi, qui s’est trouvé
bien aise de savoir que vous n’étiez point mêlée à cette sordide affaire, car il
a été très touché au plus profond de son être des accusations portées contre
vous.
Tous savent que Catherine Deshayes parlait abondamment, qu’elle
était d’une grande arrogance et s’enivrait régulièrement. Lorsque celle-ci a
appris le 19 février que la chambre ardente venait de la condamner à mort, elle
a fait d’ultimes aveux chargant la Lepère, la Trianon et bien sûr Lesage. La
Voisin a reconnu, avant d’être hissée sur le bûcher, être chargée de beaucoup de
crimes, avoué qu’un grand nombre d’individus de toutes sortes de conditions et
de qualités se sont adressées à elle pour les débarrasser d’un parent ou d’une
rivale, mais jamais elle n’a prononcé n’y fait allusion à votre nom. Elle a
juré, hurlé lorsque les flammes se sont emparées de son corps, mais elle n’a
rien avoué de plus. Pourquoi n’a-t-elle rien dit? Simplement parce qu’elle ne
vous connaissait pas. La Filhastre elle aussi, lorsqu’on la conduira en place de
Grève pour la mettre au bûcher, se rétractera en disant, que tout ce qu’elle
avait déclaré sur votre personne était faux, qu’elle ne voulait pas mourir la
conscience chargée d’un mensonge. Tous les témoignages de diverses personnes,
Guibourg, Lesage, l’Abbé Mariette, Marie-Marguerite Monvoisin et consorts sont
indignes de confiance. À ces fameuses messes noires, il a toujours été question
d’une dame qui eut toujours des coiffes baissées qui lui couvraient le visage.
Comment affirmer dès lors que c’était vous? Tous ces devins et devineresses
parlaient beaucoup de vous, mais peu ont affirmé vous avoir parlé
personnellement. Tous se révèlent incapables de citer franchement une date, un
fait précis et véritable propres à étayer leur propos. En ce qui concerne le
projet d’empoisonnement du roi par placet, quel intérêt aviez-vous à faire
assassiner la «poule aux œufs d’or» et avant tout, l’homme que vous aimiez? Afin
de sauver votre honneur, le roi a fait ré-ouvrir la chambre ardente, et a
ordonné la remise au chancelier de France de tous les originaux des actes
relatifs aux «faits particuliers». Ainsi les magistrats de la chambre ardente
n’ont-ils bénéficié que d’une version expurgée. Le roi a été bien indulgent
envers les Lesage, Guibourg, Marie Marguerite Monvoisin et bien d’autres,
considérés comme «moins coupables», en les envoyant dans des citadelles ou en
les expédiant à Belle-Isle plutôt qu’au bûcher. Les mystères de la chambre
ardente retomberont un jour dans le silence. Il est certain que Madame de
Maintenon y veillera avec le Roi et l’aide du Chancelier Pontchartrain en
brûlant les liasses de l’affaire des poisons dans la
cheminée.
Adieu Madame,
Nathy
Chère amie,
Décidément, plus je vous lis et plus je m'aperçois que vous
connaissez bien des choses sur ma vie et sur toutes les énigmes de la Cour. À
vray dire, je n'avois mesme plus le souvenirs de certains faits que vous me
rapportez.
Que ne dirait pas un condamné pour échapper à son funeste
destin? Avec la torture, il est possible de faire avouer au gens mesme ce qu'ils
ignorent et ce qui n'est point vérité. Certains ont prononcé mon nom et cela a
suffit attirer sur moy les pires calomnies: j'aurois fait dire des messes noires
pour évincer Mademoiselle de la Vallière, projeté d'empoisonner Sa Majesté,
éliminé la jeune duchesse de Fontanges et son enfant! Vous vous doutez que ces
mensonges ont porté atteinte à ma personne mesme sans estre fondés.
Je
n'ay point eu a faire quoique ce soit pour devenir la maîtresse du Roy et
remplacer Louise de la Vallière. La vie à la cour ne luy convenoit pas et les
courtisans disoient qu'elle estée honteuse d'estre favorite, mère d'enfans
illégitimes et duchesse. Louise entra en religion de son plein gré.
Comme vous le dites, je n'avois aucun intérêt à projeter de tuer Louis
le quatorzième. Le Roy a tousjours esté très bon envers moy. Que serois je
devenue s'il estoit disparu? J 'estois la mère de ses enfans qu'il adore. Sans
la bienveillance de Sa Majesté, jamais ces derniers n'auroient fait d'aussi
prestigieux mariages quelques années asprès l'affaire des poisons..
Mademoiselle de Fontanges ne se remit
jamais de ses couches. C' estoit une jeune fille de santé fragile qui ne
supporta pas la dureté de l'accouchement. L'enfant qui naquit avant le terme de
sa grossesse estoit chétif et ne vécut pas.
Concernant les nombreuses
messes noires auxquelles on m'accusa d'avoir participé, comment aurois-je pu
m'absenter de la cour si souvent sans éveiller les soupçons? Une favorite royale
n'a que fort peu d'intimité. Ma dame de chambre, Mademoiselle de Oeillets, a
peut estre joué un rôle dans cette affaire. Il se peut fort bien qu'elle soit
cette mystérieuse dame qui faisoit dire des messes noires contre le Roy. Cette
femme s'estoit mise en tete de devenir maîtresse en titre; quoi de mieux de me
discréditer en se faisant passer pour moy? Elle fut peut estre également à
l'origine de cette histoire d'empoisonnement du la personne de Louis:
Mademoiselle des Oeillets affirmait qu'elle avoit donné des enfans au Roy et que
celui-cy avoit refusé de les légitimer. Elle fut doute bien vexée de sçavoir que
Sa Majesté avoit reconnu mes enfans ainsy que ceux de la duchesse de la Vallière
et non les siens.
Bien à vous,
Athénaïs |