Juliette
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

À la plus belle de toutes

    Très chère marquise de Montespan,

Cela fait maintenant un petit moment que j’ai envie de correspondre avec vous via Dialogus. Voilà que je me jette à l’eau.

Sachez que je me suis prise de passion pour votre vie, ainsi que pour celle du roi que vous aimiez tant! Je lis beaucoup d’ouvrages vous étant entièrement ou partiellement consacrés, mais je reste souvent interdite devant tant de contradictions: beaucoup vous décrivent hautaine et capricieuse, tandis que d’autres vous louangent.

Il me semble avoir lu quelque part que cette réputation de femme moqueuse et méchante serait venue de l’entourage proche de madame de Maintenon, celle-là même qui vous a ravi le coeur du roi. Le pensez-vous aussi? Je ne vous pense pas exempte de défauts, comme tout un chacun, mais je vous pense beaucoup trop noble de coeur et d’esprit pour vous croire capable d’autant de bassesses.

J’aurais plusieurs questions à vous poser, madame: pour la première, j’adorerais que vous me parliez de Monsieur, le frère du roi, qui semblait beaucoup apprécier votre compagnie. Gardiez-vous contact avec lui lorsque vous étiez la favorite du roi? Que pensait-il de votre attachement avec son frère?

Pour la deuxième, je me demandais si vous aviez fini par pardonner à madame de Maintenon de vous avoir tout pris.

Pour ma dernière question, j’aimerais que vous m’éclairiez sur le sujet suivant: comment concevez-vous que le roi ait pu vous aimer toutes deux? Ce que je veux dire par là, c’est que vous êtes à mes yeux en tous points différentes. Est-ce que ce sont les goûts du roi qui ont changé?

Pourquoi ne vous a-t-il plus aimée? Parce que c’était un péché? À cause de cette affaires des poisons (dont je vous pense, chère marquise, entièrement innocente)?

Je vous serais infiniment reconnaissante de bien vouloir me donner de votre temps pour me répondre. Mes plus sincères salutations,

Votre dévouée Juliette

Madame,

Vous avez parfaitement raison, chacun a ses défauts et ses qualités. Il n’est point estonnant que l’entourage de madame de Maintenon me considère mal mais ausjourd’hui, je me soucie fort peu du jugement de la cour. Vos compliments me touchent beaucoup, je vous en remercie.

Monsieur a tousjours esté un grand prince que j’ay apprécié tout particulièrement. Ma condition de favorite n’a rien changé entre nous et nous prenions tousjours autant de plaisir à converser ensemble.

Je ne saurais vous dire exactement ce que je ressens envers madame de Maintenon. Moy qui ay tant fait pour elle, ce fut un choc lorsque j’ay compris qu’elle estoit devenue la maîtresse du Roy. Elle fit preuve d’ingratitude envers moy, se défendant comme elle le pouvoit, disant qu’elle n’avoit nullement cherché les faveurs de Sa Majesté. Quand bien mesme cela seroit le cas, Françoise n’a rien fait pour les refuser. Elle m’escrivit par la suite ainsy qu’à ma sœur Marie-Madeleine s’inquiètant de savoir si elle et moy estions tousjours en bons termes! Je n’ay pu m’empêcher d’y voir une touche d’hypocrisie.

Quant à l’attirance du Roy pour madame de Maintenon, elle peut s’expliquer par le fait que, la quarantaine passée, Sa Majesté pensa davantage au salut de son âme et se rapprocha de Françoise qui était très pieuse, voire dévote, et qui le conjuroit depuis plusieurs années de renoncer à ses péchés. Certains vous diront que malgré son asge à l’espoque, Françoise avoit gardé de belles formes, n’ayant pas connu de maternités.

Sa Majesté me mit probablement à l’escart de par la crainte de Dieu, à la demande des hommes d’Église, peut estre esgalement à celle de madame de Maintenon. N’oubliez point qu’avec moy il estoit en estat de double adultère. J’ignore si l’affaire des poisons et ma prétendue implication dedans ont affecté le jugement de Louis.

Bien à vous
Athénaïs de Rochechouart de Mortemart
Marquise de Montespan