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À Saint-Étienne, le 7/11/2011
Cher Molière,
Je lis depuis un moment vos livres et maintenant je m'intéresse
aux biographies d'auteurs. Vous êtes un grand écrivain et
je vous aime bien, vous, votre façon d'écrire et vos
livres. Celui que je préfère est «Les fourberies de
Scapin». Pourriez-vous écrire une suite à ce livre?
Je suis sûr que cela serait génial.
Désolé si ça ne me regarde pas, mais est-ce que
vous gagnez bien vôtre vie? Pour l'école, je dois
écrire une biographie sur vous, donc je voudrais savoir comment
vous pouvez résumer la réussite de votre vie.
Merci de me répondre.
Mes sincères salutations,
Hugo
Monsieur,
Je suis très honoré de tous vos compliments et vous en
remercie de tout mon cœur. Je vous avoue que je n'ai point trop
l'habitude d'écrire des suites à mes comédies.
Quoique les plus grands auteurs de ce temps-ci le fassent volontiers,
à l'exemple de monsieur Corneille, je vous avouerai que je n'ai
point l'esprit assez beau pour pouvoir étendre davantage cette
matière. En effet, à la fin des «Fourberies»,
les jeunes gens parviennent enfin à se marier, et Argante
retrouve sa fille, de sorte qu'après le dénouement, on ne
saurait aller beaucoup plus loin dans l'action. Il y a encore une
raison qui me retient d'écrire encore sur ce sujet: c'est
l'accueil très froid que le public de mon temps a
réservé à ma pièce. Je craindrais trop de
dégoûter définitivement les gens si je leur
reproposais une comédie qu'ils n'ont pas approuvée.
Quant à mes finances, n'étant pas naturellement fort
endiablé après l'argent, je ne suis pas fort exact sur
mes comptes. Il est toutefois juste de dire que ma famille ne manque de
rien, ce que tous les comédiens de notre temps ne peuvent
hélas pas dire. Avec la recette de la troupe, mes honoraires
d'auteur, ma charge de tapissier du Roi et la pension que Sa
Majesté a bien voulu me donner, je dois avoir aujourd'hui
quelque cent cinquante ou cent soixante mille livres. Pourtant, je ne
vois point cet argent, car, n'étant pas naturellement fort
dépensier (sauf en ce qui concerne les vêtements), je ne
voudrais point prendre sur moi les peines de mon Harpagon, qui garde
une forte somme chez lui. Aussi, je prête volontiers mon argent
à mes amis, qui se trouvent, pour beaucoup, dans la
nécessité.
Pour ce que vous appelez «la réussite de ma vie», je
craindrais d'être trop immodeste si je voulais me donner comme
modèle. Je dirais simplement ceci: ayant eu la chance que mes
maigres talents de comédien trouvent grâce aux yeux du
plus grand roi du monde, j'ai eu le loisir, moi, qui suis fils et
petit-fils de marchand, de rencontrer tout ce que ce siècle
compte de nobles et de beaux esprits, et, ce qui est plus encore, j'ai
été honoré des applaudissements du public. Si
bien, monsieur, que l'on pourra dire que j'ai cru remplir ma vie de
façon utile, œuvrant à corriger les défauts de mes
contemporains, mais surtout à leur procurer le divertissement si
nécessaire à l'âme des hommes. Ainsi donc,
monsieur, et quoiqu'on puisse me reprocher sur la façon dont je
fais mes comédies, je pourrais dire que j'ai eu la chance de
plaire.
Votre serviteur,
J.-B. P. de Molière
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