| |
|
Salut,
Comment avez-vous écrit votre première pièce?
Cordialement.
Monsieur,
Vous me demandez là de ressusciter des souvenirs qui remontent
à près de vingt ans. Toutefois, pour vous servir, je vais
essayer d'être aussi précis que possible dans mes
souvenirs: nous étions alors en l'année 1654, et notre
troupe, qui avait acquis la protection de Son Altesse le prince de
Conti, voyageait alors dans toute la moitié sud de la France.
Notre tournée nous avait menés à Lyon, où
nous avions déjà été fort bien accueillis
deux ans plus tôt.
À cette époque, notre troupe jouait des tragédies
des grands auteurs de ce temps: messieurs Magnon, Maréschal,
sans oublier, bien sûr, le grand Pierre Corneille. Mais pour ce
qui est du comique, nous n'avions à offrir à notre public
que des petites farces de notre cru, que nous composions ensemble sur
un sujet que nous donnait l'un ou l'autre et que l'on prenait à
peine le soin de rédiger puisque la plus grande part de notre
texte était improvisé par nous tandis que nous jouions.
Il arriva un jour que ma troupe, qui manquait d'une nouvelle
pièce de théâtre pour sa tournée à
Lyon, voulut jouer une pièce comique nouvellement écrite.
Et, ayant connu que j'avais quelque talent pour l'écriture de
ces choses-là, elle me pria de composer une grande
comédie en cinq actes, pour lui assurer le succès. Or,
peu de temps avant, un jeune auteur de ce temps, monsieur Quinault,
avait donné à Paris une pièce nommée
«L'Amant indiscret», inspirée d'une comédie
en italien écrite par un nommé Beltrame. Cette
pièce du jeune parisien avait fait un triomphe.
Comme je craignais pour ma première pièce de donner un
sujet qui soit tout droit issu de mon inspiration, redoutant alors de
ne pas être assez drôle pour faire rire le public durant
cinq actes, je réfléchis qu'il était plus sage de
modeler mon écriture sur celle des auteurs dont le succès
était attesté, et je décidai d'écrire
à mon tour ma propre version française de la
comédie italienne de monsieur Beltrame. Toutefois, pour mieux
l'accommoder au goût du public de Lyon, je décidai de lui
faire subir nombre de modifications: je coupai les épisodes
inutiles et les récits qui paraissaient trop longs, j'ajoutai
des scènes et des personnages à ma façon... Bref,
je mis mes propres mots et mes propres idées sur l'histoire d'un
autre.
C'est ainsi que cette comédie italienne, que j'avais
parée de nouveaux habits pour la mettre au goût de mon
public, devint la première vraie pièce de
théâtre que j'écrivis: nous la jouâmes donc
à Lyon en ce début d'année 1655 sous le titre de
«L'Étourdi ou les Contretemps». Elle eut dès
lors un succès qui ne s'est point encore démenti, puisque
nous en donnâmes encore quelques représentations il y a
deux ans, qui ont été fort applaudies.
Votre Serviteur,
J-B P. de Molière
|