| |
|
Cher Molière,
C'est un grand honneur pour moi de vous écrire aujourd'hui,
à vous un si grand écrivain et comédien. J'ai bien
aimé vos œuvres comme «Le malade imaginaire»,
«L'avare», «Les fourberies de Scapin»... Elles
sont humoristiques et m'ont bien amusée. J'ai appris que
certaines d'entre elles comme «Tartuffe» ont
été interdites par la censure. Vous m'en voyez
désolée.
Quelles étaient les chances pour un jeune auteur comme vous de
vous faire remarquer à votre époque? Vous êtes-vous
inspiré d'autres auteurs?
Je vous remercie d'avance et vous serais très reconnaissante de
répondre à ma lettre.
Je vous envoie mes salutations,
Laurie
Mademoiselle,
C'est trop d'honneur que vous me faites, et, de bonne foi, je ne crois
pas mériter tant de compliments. S'il est vrai que mes
bagatelles ont pu vous divertir, je considère avoir grandement
gagné ma récompense. Je vous suis encore fort
obligé de votre aimable sollicitude concernant «Le
Tartuffe». C'est avec plaisir que je vous rassurerai: car,
quoique la méchante intention des dévots était de
le supprimer définitivement, la bonté d'un grand roi a su
faire justice de leurs machinations, et a permis, en 1669, les
représentations de ma comédie.
De mon temps, la ressource habituelle pour un jeune auteur est de
proposer sa pièce à une troupe ayant déjà
acquis quelque réputation: le jeune auteur vient trouver les
membres de la troupe à qui il voudrait proposer son œuvre, puis
il en fait une lecture à la troupe rassemblée. C'est
là un exercice périlleux, car il est d'excellents auteurs
qui savent fort mal lire les bons vers qu'ils ont composés!
Cette épreuve passée, les comédiens se retirent et
délibàrent entre eux pour savoir s'ils accepteraient la
pièce ou non. Une fois la pièce acceptée, ils la
jouent et voient si le suffrage du public correspond à ce qu'ils
en attendaient. Si la pièce a quelque succès, l'auteur,
qui voit son nom affiché dans Paris, voit peu à peu sa
réputation s'affermir, et il ne lui reste plus qu'à la
consolider en écrivant une autre pièce qui soit aussi
bonne que la première.
Je vous avouerai, que, quant à moi, je n'ai jamais eu le souci
de trouver une troupe pour jouer mes pièces, puisque, quand
j'écrivis ma première comédie, cela faisait
déjà quinze années que je jouais avec mes
compagnons et c'est à leur demande, pour fournir une nouvelle
pièce à notre troupe, que je me mis à
écrire.
Quant aux auteurs qui m'ont inspirés, il me faudrait vous citer
bien des gens: en effet, la nécessité d'écrire
toujours quelque pièce nouvelle pour la Cour ou pour la Ville
m'oblige à fréquenter les auteurs anciens, comme les
modernes: chez les auteurs antiques, Plaute m'a fourni le sujet
d'«Amphitryon», et de l'«Avare» dont j'ai
transposé les personnages dans notre temps. J'ai aussi
déguisé les œuvres du divin Térence en
comédie italienne dans mes «Fourberies de Scapin».
Quant aux auteurs modernes, les Italiens comme Pino, ou les Espagnols
comme Moreto, m'ont aussi fourni l'idée de plusieurs de mes
comédies.
Votre respectueux serviteur,
J.-B. P. de Molière
|