N'étiez-vous point également humain?
       
       
         
         

woodstock_g@yahoo.com

      Monsieur,

Je me réjouis de pouvoir communiquer avec vous qui êtes à la langue française ce que Shakespeare est à la langue anglaise. Étant moi-même issue du Moyen-Âge, j'apprécie le temps que vous consacrez à vos lecteurs et auditeurs contemporains. Votre humour parfois sarcastique mais toujours intelligent et raffiné m'a conquise. Aujourd'hui cité en exemple, l'on vous rend hommage de toutes parts. Je crains que votre amour du théâtre ne vous ait poussé à négliger votre santé. Cependant j'avoue que je ne puis chasser certaines interrogations. En effet, votre génie si éclatant n'aurait-il pas attiré vers vous certaines damoiselles délaissées? N'avez-vous jamais goûté les joies de la paternité? La popularité dont vous avez jouit durant quelques bienheureuses années n'a-t-elle pas influencé votre personnalité? Ne vous offensez point, je suis d'ailleurs persuadée que votre esprit ouvert saura comprendre l'innocente curiosité humaine.

En espérant recevoir réponse, je vous salue bien bas.

Votre toute dévouée,

dame Guenièvre

 

       

 

       

Molière

      Majesté,

Entrer en dialogue avec une reine n'est pas pour moi le moindre des choses. Il est vrai qu'à un moment je me trouvai assez fortuné de faire la connaissance d'une princesse, Henriette d'Angleterre, qui eut tant de bienveillance pour moi que mes louanges pour elle seront trop longues à raconter ici. D'ailleurs je ne veux ennuyer une personne de votre qualité, car votre illustre personnage est connu même en France et sera estimé dans les siècles à venir. J'espère donc que mes réponses vous plairont.

Étant homme de théâtre, une mauvaise réputation me précédait. Durant ma carrière j'ai constaté que l'on me calomnisait de deux côtés: d'une part ceux qui étaient jaloux de mon succès maudisaient mes comédies, m'accusaient de toutes sortes de bassesse dans mon oeuvre, prenaient à travers mes intentions comiques. De l'autre se trouvait une cabale contre la comédie en général, une bande d'hypocrites qui avaient à un moment soutenu le théâtre et son devoir de corriger les moeurs, puis ont fait volte-face et se sont acharné contre nous en disant que nous étions tous pêcheurs, ce que l'on niait pas.

Cette réputation m'a assurement changé. On calomnisait à la fois ma femme Armande, la cadette d'une très-ancienne amie et compagnon, Madeleine Béjart. Armande, c'est une brave fille qui me donna trois enfants, quoique seule la plus petite reste dans ce monde. On disait tant d'injustices sur elle, et malgré le soutien de notre illustre roi, j'ai voulu me retirer un peu du monde lorsque je ne montais pas sur les tréteaux. Même aux lectures que je donnais parfois chez quelques personnes distinguées qui ne faisaient pas figure parmi mes ennemis, on attendait toujours que je sois plus comique que je ne le suis en vérité. Car malgré mes personnages ludiques et parfois frivoles, je suis en proie aux mêmes passions que tout le monde, quoique je les aie cachées derrière les moustaches de Sganarelle ou dans le sac de Scapin. La popularité a peut-être changé mon visage public, mais au fond je ne demeure qu'un homme: qui est, Madame, votre très humble serviteur.

Molière