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Gabrielle
écrit à

Molière


De très simples mots


   

Mon très cher Molière,

Je vous adore! Que vos pièces sont agréables à lire, écouter et jouer! Si vous saviez combien vous avez influencé le théâtre... Et aujourd'hui encore nous parlons ... la langue de Molière!

Oh, répondez-moi, doux ami, je vous en conjure!


Votre fervente admiratrice,

Gabrielle


Madame,


Je vous remercie de vos bontés extrêmes et suis fort embarrassé de tous vos compliments; il est vrai que lorsque j'écris mes pièces, je m'attache surtout à bien divertir les gens de mon temps; aussi suis-je fort étonné que ces petites bagatelles-là aient encore su vous toucher dans le siècle où vous êtes.

Mais je vois que vous m'écrivez depuis la Nouvelle-France! Quel prodige étrange de voir que mes scènes aient pu cavaler aussi loin!

Je ne veux point jouer au faux modeste, mais quand vous m'écrivez que «ma langue» est la référence de votre siècle, je suis surpris, de bonne foi: il me semble que mon expression -même si j'essaye de la travailler, avec mille difficultés- n'a pas la pureté de celle de Monsieur Corneille ou de mon ami Monsieur de La Fontaine. Son seul mérite est la gaieté.

En déposant à vos pieds les remerciements confus d'un poète qui ne croit pas mériter tant de compliments, je reste, Madame,

Votre respectueux serviteur,


J.-B. P. de Molière


Mon cher ami,

Oh, ce n'est rien! Cela doit sans doute être fort déconcertant, je l'avoue, de savoir à quel point vos écrits seront célèbres, sans pouvoir le vivre... Mais sachez que, dans toute l'Europe et l'Amérique, vous êtes connu et que vos pièces sont jouées dans les plus grands théâtres! J'ai moi-même joué un bout d'une de vos pièces pour être acceptée dans une école de théâtre. Hélas, bien que je sois acceptée, il ne restait plus de place...

Alors, oui, Molière, vous méritez tous ces éloges! Et j'aurais bien aimé vous avoir comme professeur! Et je ne vous écris pas de Nouvelle-France... Mais d'Amérique du Nord. Non seulement vos pièces ont voyagé de par le temps mais aussi d'un océan à l'autre! N'est-ce pas merveilleux? Je partage votre joie, ô Molière! Alors, en votre nom, je m'abandonne au théâtre et je jouerai toute ma vie, aussi courte puisse-t-elle être!

Vive le théâtre et vive Molière! Soit dit en passant, aujourd'hui votre langue à beaucoup évolué et les gens se battent pour la protéger dans mon pays. Mais elle si belle! Elle survivra!!


Avec une grande affection,

Gabrielle


Cher Molière,

Oui, je sais! Je ne peux me lasser de vous lire et de vous écrire! J'en rougis presque! Mais, dites-moi, ne soyez pas fâché... C'est peut-être délicat, je n'en sais rien, mais pourquoi «de Molière»? Je comprendrais bien si vous ne voulez pas répondre.Tant que vous m'écrirez, je serai heureuse!

Au fait, d'où m'écrivez-vous? De votre maison sur la rue Richelieu? Ou derrière un rideau pourpre, sur un bureau, pour une représentation du «Malade imaginaire»? J'imagine votre sourire! Souriez-vous? Ou vous ai-je offensé? J'espère que non! J'aimerais faire partie de votre troupe! Mais je ne sais point si j'en ai le talent....

J'écris de la poésie aussi...un peu simpliste et rudimentaire mais:

Là, je me suis élancée
Hélas la nuit m'a piégée
Dans cette valse burlesque et sardonique.
Populace grotesque et ironique
S'en sont mêlé avec plaisir
S'en sont saoulé de soupirs.
Moi qui voulais tant te revenir
Moi qui ne peux plus revenir.

Certains me disent que cela n'a pas de sens et que c'est trop... vague, flou. Et vous, qu'en pensez-vous?

Votre douce amie,

Gabrielle


Madame,


Que j'ai de grâces à vous rendre! Vos lettres m'ont touché sensiblement et je ne savais point que j'avais à faire à une collègue dans le jeu du théâtre! Collègue aussi en poésie si j'en crois le petit madrigal que vous m'envoyez.

Au reste, pour ce que j'écrivais dans ma précédente lettre, je suis confus de mon erreur: quand je parlais de la Nouvelle-France, c'est ainsi que notre siècle nomme les territoires nouvellement découverts en Amérique. Mon ami Monsieur Rohaut, un fort grand savant de notre temps, m'a dit que celle-ci était divisée en quatre provinces : Canada, Acadie, Baie du Nord (que l'on appelle aussi baie d'Hudson) et Terre-Neuve. Sans doute habitez-vous quelqu'une de ces provinces? Je n'entends guère en matière de géographie...

Pour répondre aux questions que vous me faites l'honneur de me poser dans votre lettre, je vous dirai que je vous écris ma réponse depuis ma petite maison de campagne d'Auteuil, qui est un petit village à peu de distance de Paris. J'y possède, en effet, une propriété qui me vient de mes grands-parents où je viens me délasser des embarras de la ville. Quel plaisir, Madame, d'oublier les soucis du théâtre à la campagne: novembre est encore beau, quoique fort froid; je crois que nous aurons des nèfles cette année.

Mais revenons au théâtre. Vous me demandez, Madame, quel est l'origine de mon nom de théâtre: tout d'abord, il faut que vous sachiez que dans notre temps, tous les comédiens se parent d'un nom de scène, plus poétique et moins trivial que leur nom véritable. Je ne sais d'où vient cette coutume, mais elle est fort ancienne: elle remonte au début de ce siècle. Quant à l'origine exacte de mon nom, je suis au regret de vous dire que je suis tenu par un serment et j'ai juré de ne point le révéler à quiconque, pas même à mes plus proches amis.

Quant à votre poème que vous me faites l'honneur de m'envoyer, je vous avoue que je suis assez mauvais juge en matière de poésie, mais je suis déjà charmé de ce petit morceau: il me paraît infiniment plus supportable que les méchants vers ampoulés de notre siècle où chacun se mêle d'écrire. N'oubliez point que la première qualité est d'écrire avec des expressions naturelles et de laisser les effets de style, tous ces colifichets dont le bon sens murmure et qui sont autant d'afféteries insupportables: mais à vous lire, je crois, Madame, que vous savez déjà tout cela.

Me permettrez-vous cependant une remarque (cette matière est toujours délicate)? Il me semble que le singulier de «Populace» ne s'accorde point bien avec le pluriel «S'en sont mêlé» du vers suivant. Quoiqu'il en soit, ne faites point trop pour l'avis des jaloux, car il est plus facile de louer ou de mépriser que d'écrire une ligne de poésie.


Votre serviteur,

J.-B. P. de Molière


Très cher Molière,


J'habite dans la province de Québec. Et loin de moi l'idée de vous bouleverser car l'écart est immense mais, depuis 1867, le Canada compte sept provinces! Mais la géographie n'est pas mon fort non plus (pour celle du Canada). Je suis très jeune, vous savez, j'ai maintenant quinze ans! Je suis une très jeune actrice, de nos jours nous commençons très jeunes et il y a aussi d'autres styles de théâtre qui se sont développés mais vous êtes sûrement un père du théâtre.

Puis-je vous demander ce que sont les nèfles? Ne me prenez pas pour une innocente, mais cette expression m'est inconnue et n'existe plus aujourd'hui. Oui, il est vrai que le théâtre amène bien des soucis! J'ai comme vous, à la campagne, une maison qui me permet de m'abandonner dans un climat paisible et naturel. Vous me faites rougir, Jean-Sébastien, quand vous dites que je suis une de vos collègues en littérature et en art... Ainsi, cela me sied... La poésie d'aujourd'hui est un art très... solitaire et profond. Les poètes de grand talent ne courent pas les rues! Le temps passe si vite... Le temps manque et seuls quelques poètes sont reconnus! Le théâtre d'été n'est pas aussi populaire qu'avant. Mais pourtant, il ne meurt pas. Il ne meurt pas et se transforme en quelque chose d'autre. Les talents sont nombreux mais l'aide des politiciens (hommes de politique) si minime!

Ici, novembre est gris. Mais novembre, c'est la tristesse d'un automne qui ne veut pas finir. Sensible et mélancolique. Ce que vous me dites pour la poésie, c'est que je dois tremper ma plume dans le flot de paroles que me dicte mon cœur pour bien écrire. C'est vrai qu'en poésie, il faut miser sur le contenu et non sur le contenant. Enfin, j'imagine que parfois il faut se reposer pour que l'inspiration vienne. Veuillez m'excuser pour mes fautes d'écriture disgracieuses, je suis si fatiguée. Vous avez l'air de trouver vos collègues ainsi que les écrivains de votre temps bien embêtants! Pourquoi donc?

J'espère vous aider à oublier les soucis de la vie autant que vous le faites pour moi. Répondez-moi, je vous en prie!

Votre très chère Gabrielle


Madame,


Je suis encore une fois fort touché de vos lettres: ce que vous dites sur la poésie est juste et profond. Et vous m'écrivez que n'avez que quinze ans! Le bel âge pour devenir comédienne! Savez-vous, Madame, que c'est à cet âge-là que débuta sur scène Mademoiselle Du Parc, qui fut l'une des premières comédiennes de notre temps, tant pour le comique que pour les rôles sérieux? Du reste, il m'arrive de faire jouer dans ma troupe des acteurs encore enfants. Ainsi, j'ai fait commencer ma femme Armande alors qu'elle était toute jeune: nous jouions alors la tragédie d'«Andromède» de Monsieur Corneille et il nous manquait une actrice pour le rôle d'Ephyre qui est une nymphe des mers jalouse d'Andromède. Ce fut Armande qui prit le rôle, quoiqu'elle n'eût que sept ans!

Comme les troupes de notre temps sont ce qu'on pourrait appeler «une affaire de famille» et que, bien souvent, les enfants aspirent à suivre les traces de leur parents sur les planches, on ne manque point de les mettre à l'ouvrage dès qu'ils en ont les capacités. Je viens justement d'écrire pour ma comédie du «Malade imaginaire» une scène où je jouerai avec la petite Beauval qui n'a que dix ans: dans cette scène, Argan, le père de famille, cherche à s'enquérir auprès de l'enfant des déportements de sa grande sœur. La petite lui répond en lui faisant mille malices. Je crois que cela sera tout à fait charmant.

Quelques mots encore pour répondre à vos questions: les nèfles, que certains appellent aussi des «mêles», sont des petits fruits ronds à cinq noyaux, que l'on mange quand elles sont fort mûres. Il est fâcheux que cela n'existe plus en votre siècle car, autrement, vous auriez pu en goûter les délicieuses confitures que l'on fait avec. Notez encore que je me prénomme Jean-Baptiste et non Jean-Sébastien: vous me pardonnerez, mais j'y suis trop habitué pour changer ainsi de saint patron à mon âge!

Quant aux écrivains de mon temps, croyez bien que je révère les véritables poètes, ceux qui consacrent leur vie à l'écriture et dont le génie traversera les siècles. Ce que je ne souffre point, ce sont cette masse de dilettantes, des gens du monde, à qui il prend soudain la démangeaison d'écrire et qui, par pure vanité, vont faire imprimer leurs méchants vers, pour se parer du titre pompeux d'«auteur».

Votre serviteur,

J.-B. P. de Molière

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