Vouloir la liberté
       
       
         
         

bart98_@yahoo.com

      Cher Meursault,

Pour moi, vous êtes en quelque sorte un modèle à suivre. La manière avec laquelle vous dirigez votre vie m'impressionne et m'apprend beaucoup de choses. Mais, il y a certaines choses que vous dites et pensez que je ne comprends pas. Tout d'abord, je vous comprends très bien lorsque vous dites qu'on s'habitue à tout. Seulement, la situation dans laquelle vous vous trouvez ne me semble pas comme une situation qui pourrait rendre quelqu'un heureux. Vous ne disposez d'aucune liberté et ainsi, vous ne pouvez avoir de rêves, ce dont tout être humain doit avoir, enfin je crois. Aussi, l'amour que vous viviez avec Marie vous est maintenant interdit. Je crois fermement qu'on ne peut pas être heureux sans se sentir aimé ou apprécié par quelqu'un, que ce soit n'importe quelle sorte d'amour: famille, ami, etc. Alors, même si vous possédez encore des milliers de souvenirs de votre ancienne vie, je me demande comment vous arrivez à être heureux. Ne voudriez-vous pas être libre? Allez voir un film de Fernandel avec Marie?

Merci à l'avance pour votre réponse.

Luc

 

       

 

       

Meursault

      Cher Luc,

Je ne sais pas très bien pourquoi vous dites que je suis un modèle à suivre. Vous oubliez que j'ai tué un homme. Et que la justice a décidé que je serais plutôt un modèle à ne pas suivre. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on me tranchera la tête sur la place publique.

De toute façon, cette notion de modèle est un peu en contradiction avec l'idée de liberté qui semble vous préoccuper. J'ai connu plusieurs personnes qui avaient un modèle. L'aumônier par exemple. J'ai remarqué que sa vie ne lui appartenait plus. Qu'elle appartenait à cette bible qu'il tient dans ses mains jour et nuit.

Vous m'interrogez sur la liberté que je n'ai plus. La liberté de voir un film de Fernandel avec Marie, on me l'a effectivement enlevée. Au début de mon emprisonnement, cet interdit était effectivement très dur. Je dormais beaucoup dans la journée pour m'aider à chasser ces pensées. Jusqu'à seize heures parfois. Car le plus difficile n'était pas de ne plus être libre mais d'avoir encore des pensées d'homme libre. Maintenant c'est très différent. J'ai des pensées de prisonnier qui se fera trancher la tête. D'une certaine façon c'est beaucoup plus confortable.

Le fait de ne plus pouvoir être aimé et apprécié, comme vous dites, ne m'indispose pas vraiment. Du reste je ne sais pas si Marie m'aimait vraiment. Parfois, en revenant de la plage, elle me disait qu'elle m'aimait. Mais ça ne veut rien dire. L'eau avait été bonne, le soleil nous avait réchauffés, nous étions tous les deux un peu ennivrés par ce bonheur fait de soleil, de sable et de sel. Ici encore, ces moments sont des moments d'homme libre dont j'ai retiré la pensée de ma tête. J'en garde le souvenir, souvenir de ces choses qui appartiennent au passé mais surtout à la condition d'homme libre qui était la mienne.

Je vous dirai d'ailleurs que d'une certaine façon je me sens beaucoup plus libre qu'avant. Et si comme maman je souhaiterais pouvoir recommencer, ce n'est pas pour rêver de ceci ou de cela mais bien pour vivre comme avant. Sans rêves, justement. Car je sais aujourd'hui que j'avais raison et que le rêve est justement ce qui nous enlève le plus de liberté dans une vie. Rêver, c'est vivre avec un modèle à réaliser. C'est vivre dans l'espoir.

Quand vous apprendrez la date et l'heure de mon exécution, venez avec les autres sur la place publique. Ne venez pas pour moi. Je suis plutôt étranger à toute cette affaire. Venez pour le modèle. Applaudissez son exécution.

Cordialement,

Meursault

 

       

 

       

bart98_@yahoo.com

      Je vois bien que j'ai réussi à vous faire parler en vous disant ce que j'ai dit. Le modèle dont je parlais, est plutôt celui que vous êtes maintenant, depuis que vous êtes en prison. Je suis bien d'accord avec vous sur le fait que la liberté n'existe pas. Comme vous dites, vous êtes peut-être plus libre que moi. Mais ce n'est pas très important cela, l'important c'est d'être heureux et comme nous pouvons nous habituer à tout, nous pouvons arriver à être heureux même en prison, comme vous.

J'ai sûrement été trop vague en disant de vous que vous êtes un modèle. Ce que je voulais plutôt dire, c'est que vous m'aidez à comprendre la vie que nous vivons tous. Car elle me semble plutôt absurde et sans raison. Mais ce que je crois tout simplement, c'est que nous n'avons qu'à la vivre et accepter comment elle est, accepter nos actes. Comme vous l'avez fait. Vous ne vouliez pas tuer cet homme et même si c'était le résultat du hasard, vous devez assumer vos gestes et aussi accepter ce que cela entraînera. Et malgré ce qui adviendra, essayer d'être heureux et chercher à revivre. Si vous aviez le choix entre être libéré et demeurer en prison, que choisiriez-vous?

Luc

 

       

 

       

Meursault

      Bonjour Luc,

Entre la liberté et la prison, je choisirais bien sûr la liberté. Et je ne partage pas votre avis lorsque vous dites que la liberté n'existe pas. La liberté existe et elle tient justement au fait que la vie soit absurde. Si l'aumônier dont je vous parlais n'est pas libre, c'est parce que sa vie a un sens. Il ne peut rien y changer. Elle est aussi implacable que la guillotine qui me tranchera la tête.

Je me rappelle avoir vu une petite dame bizarre dont la vie était réglée avec précision. C'était chez Céleste. Elle m'a demandé si elle pouvait s'asseoir à ma table et j'ai répondu que oui. Elle avalait son repas à toute vitesse en cochant des choses dans un magazine avec un petit crayon. Une liste des programmes radiophoniques de la semaine, si je me rappelle bien. Comment parler de liberté quand chaque minute est réglée avec autant de minutie. Quand le chemin est déjà tracé. Quand tout a un but.

Quand l'aumônier me rendait visite et me harcelait avec sa bible et ses prières, ça m'énervait parce qu'il voulait donner un sens à ma vie. J'ai fini par refuser ses visites. Pourquoi donner un sens à ma vie. Qu'avais-je besoin d'un sens à ma vie. De ce carcan qui m'enlèverait la liberté qu'il me restait. C'était ça, l'absurde!

Pour ce qui est d'être heureux, ne vous en faites pas pour moi. Je suis plus heureux que la majorité d'entre vous...

Meursault

 

       

 

       

bart98_@yahoo.com

      Cher Meursault,

Je choisirais moi aussi la liberté, mais d'une façon ou d'une autre, nous pouvons arriver à être heureux comme vous l'êtes. Je suis d'accord avec ce que vous dites, que lorsque toute notre vie est déjà planifiée à l'avance, qu'on n'est plus libre. Mais je ne crois pas que l'absence de sens dans nos vies peut nous rendre libre, sûrement plus que cette dame dont vous parlez, mais pas totalement. Nous ne pouvons pas être libre comme nous le voudrions, mais bien libre comme la vie veut que nous le soyons. Mais tout ça dépend aussi de la définition que nous avons tous de la liberté. Pour certains, c'est pouvoir voyager et vivre à l'aveuglette sans avoir quelque chose ou quelqu'un pour nous retenir. Pour d'autres, ce serait seulement de pouvoir décider comment ils mèneront leur vie. Pour moi, c'est encore incertain. Je n'ai pas encore réussi à le définir, car je crois justement que c'est pour cette raison que nous continuons à vivre tous les jours. Pour moi, la vie n'a pas de sens et tout ce que je ferai, c'est de chercher ce sens, toute ma vie. L'important ne sera pas de trouver la réponse, mais bien le chemin que j'utiliserai pour m'y rendre.

Je tiens à vous remercier pour toutes les réponses que vous me faites. Vous êtes aimable de bien vouloir m'écouter et me répondre, car il m'arrive de dire trop de choses et parfois, je les dis mal. C'est un plaisir de discuter avec vous, Meursault.

Merci

-Luc